Série/ The Newsroom (saisons 1, 2 et 3): critique

Publié par Guillaume Ménard le 27 janvier 2015
John Gallagher Jr, Alison Pill et Emily Mortimer dans The Newsroom

John Gallagher Jr, Alison Pill et Emily Mortimer dans The Newsroom

 

Cette effervescence est sublimée par une caméra à l’épaule constante et une mise en abyme du journalisme d’investigation matérialisée par des plans rapprochés montés en zooms-avant/arrière précipités. Cette prise d’image d’Alan Poul, réalisateur surdoué qui a œuvré sur Six Feet Under, Big Love et Rome, traduit ainsi le caractère instantané et urgent des décisions des protagonistes. Elle donne l’impression que la salle de rédaction peut se transformer d’un moment à l’autre en champ de bataille. Les sonneries de téléphone retentissent comme autant de coups de feu au milieu des stylos et des ordinateurs. Le montage alterne plans serrés, inserts sur des expressions concentrées, et plans d’ensemble de la rédaction, retraçant les trajectoires mouvementées des héros.

 

Dans The Newsroom, la lumière ne cesse d’évoluer dans un rapport de force avec l’espace filmé. La photographie est en effet marquée par un mouvement de l’éclairage. Les spots du plateau dérivent sur le visage de Will pour le faire passer de l’ombre à la lumière pour souligner l’intensité du personnage et de qu’il va annoncer, une forme de suspense. Cette notion de mouvement – aura de pouvoir – met en avant le personnage. Mais elle peut aussi devenir rapidement menaçante, à l’image du défilement des lumières de la ville éclairant l’obscurité des appartements spacieux et solitaires des protagonistes. Dans les locaux d’ACN, la majorité des sources de lumière – diffuse – provient des néons de la salle de rédaction, tandis que les visages en régie sont présents via les écrans des moniteurs ou des ordinateurs. Cet éclairage bleuté confère à la photographie une dimension pesante et crée dans cet espace fermé un point de fuite à la limite de la réalité.

 

Sam Waterston, Emily Mortimer et Jeff Daniels dans The Newsroom

Sam Waterston, Emily Mortimer et Jeff Daniels dans The Newsroom

 

L’autre force de la série réside dans ses dialogues, écrits au rasoir. Sorkin, qui avait déjà montré son talent pour conter la création de Facebook, instaure des joutes verbales millimétrées, réplique après réplique, selon un implacable staccato. Les personnages sont aussi volubiles que des mitrailleuses. Les mots fusent pour le plus grand plaisir du téléspectateur, à la fois hilare et impressionné par l’esprit de répartie qui porte une rhétorique sans faille. Ces duels d’éloquence atteignent des sommets quand le directeur des programmes d’ACN, Charlie Skinner (Sam Waterston) affronte Leona Lansing (Jane Fonda), directrice générale de la chaîne. Le combat que mène Charlie renvoie à celui de David et Goliath. Il est caractéristique de la prévalence accordée par les chaînes de l’audience sur l’info. Quand Will renonce au sensationnel, il s’attire les foudres de ses dirigeants qui, peu soucieux de l’éthique professionnelle, raisonnent en terme de rentrées publicitaires. Le JT n’est pour eux qu’un spectacle lucratif. Aussi, cette saison 1 remplit-elle son contrat haut la main, faisant pénétrer le téléspectateur dans cette sphère singulière et mystérieuse et les coulisses de l’information, où l’ambition d’informer se dispute aux combats d’égos.

 

Jane Fonda dans The Newsroom

Jane Fonda dans The Newsroom

 

Cependant, la deuxième dynamique qui sous-tend à la série – la dimension humaine et sentimentale – va montrer des faiblesses dans la saison suivante. Si elle fonctionnait dans la première partie, réinventant des scènes qui respectaient les standards de la comédie romantique (le duo formidable de Will et de Mac, ou encore le triangle amoureux Jim/Maggie/Don), elle commence à trouver ses limites dans ce deuxième volet où l’on frise le soap. Malgré tout, Sorkin évite qu’un tel style soit dommageable à The Newsroom. Il dilue les relations entre les protagonistes avec l’arrivée de nouveaux personnages, ce qui contourne les dangers d’une intrigue trop linéaire. De ce point de vue, la saison 2 est supérieure à la précédente, en raison de sa construction narrative féroce qui débute par un scandale qui met en cause la chaîne ACN et ses journalistes.

 

Les neuf épisodes se déroulent ainsi sur deux temporalités différentes : l’issue du scandale, temps présent du récit, et ses causes, rapportées sous forme de flashbacks. Par cette perspective, l’intérêt est sans cesse relancé, le rythme s’accélère au fur et à mesure des épisodes allant crescendo jusqu’à un final parfait qui aurait presque pu marquer la fin de la série. Le génie scénaristique de cette saison pose encore une fois des questions passionnantes sur le métier de journaliste. Jusqu’où peut-on aller pour obtenir une information ? De quel droit est-on amené à modifier les propos d’une source ? Où se situe la frontière entre l’engagement du reporter et ses choix en tant qu’individu ? The Newsroom continue d’étonner, et n’hésite pas à déplacer une de ses intrigues en Afrique et à citer l’affaire DSK. Elle s’ouvre en somme à une actualité internationale et contourne l’écueil de l’ethnocentrisme.

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