Ave César ! de Ethan et Joel Coen: critique

Publié par Antoine Gaudé le 13 février 2016

Synopsis : À Hollywood, dans les années 1950. Eddie Mannix est un fixeur : les studios de cinéma l’engagent pour régler les problèmes des stars. Les studios font appel à lui pour retrouver l’acteur Baird Whitlock, kidnappé par des truands.

 

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Ave Cesar! des frères Coen - affiche

Ave Cesar! des frères Coen – affiche

Ave, César ! est à ranger dans la catégorie des films mineurs des frères Coen, avec Ladykillers (2004), Burn After Reading (2008) ou encore TRUE GRIT (notre critique, 2010). En effet, Ethan et Joel nous ont habitués, depuis quelques années maintenant – disons depuis Intolérable Cruauté (2003) – à parsemer leur filmographie d’œuvres plus légères jusqu’au prochain « choc », après No Country for Old Men (2007), A Serious Man (2009), INSIDE LLEWYN DAVIS (notre critique, 2013). Une telle démarche artistique, somme toute assez modeste, renvoie en quelque sorte à celle pratiquée par les cinéastes de l’âge d’or des studios. Lorsque l’on mentionne les grands cinéastes de cette période (Ford, Hawks, Stevens, Vidor, King, DeMille, Preminger, Minnelli…), c’est souvent à l’orée de quelques-unes de leurs œuvres phares – intronisées depuis dans le patrimoine culturel –, mais laissant derrière eux bons nombres de films mineurs. Fort heureusement, ils finissent un jour par réapparaître à l’aune d’une cinéphilie de plus en plus imposante. Cette diversité grandissante offre un autre regard sur leur travail et laisse à penser qu’un jour, au crépuscule de leur carrière, ces « petits » films éclaireront davantage l’essence de leur cinéma que leurs « grandes » œuvres. En attendant, il est de notoriété publique qu’ils manient le cinéma de genre avec brio. Revisitant le cinéma classique hollywoodien, aussi bien à travers le western (True Grit), le film de gangsters (Miller’s Crossing) que le film noir (The Barber), leur amour du cinéma les a amenés à repenser cette catégorie jusqu’à lui donner cet aspect protéiforme propre à certains de leurs chefs-d’œuvre (Barton Fink, Fargo, The Big Lebowski, A Serious Man). Quoi de plus beau alors que de voir ces deux cinéphiles érudits s’attaquer directement au système qu’ils fantasment et célèbrent depuis plus de trente ans.

 

Ave Cesar!Ave Cesar!Ave Cesar!Ave Cesar!

 

Mélangeant la fable et la satire, Ave César ! nous plonge dans ce microcosme que constitue l’univers (dés)enchanté d’un studio hollywoodien dans les années 1950. Ce film à sketchs, composé de courtes saynètes, éprouve des difficultés à trouver son rythme de croisière. Bien qu’elles fonctionnent par elles-mêmes, ces saynètes manquent de liant, et ne parviennent donc pas à s’inscrire dans la totalité du récit. Comme souvent chez les Coen, lorsqu’il s’agit de comédie, le scénario multiplie les sous-intrigues que la mise en scène semble dans l’incapacité de transcender par un humour burlesque ou par une critique adéquate du système, pourtant l’un des points forts des cinéastes. Si bien qu’il paraît décousu, paresseux et convenu. Les (bonnes) idées sont là – la meilleure étant celle de changer l’image d’un comédien de western et de le balancer dans un drame en costumes –, mais elles fonctionnent seulement « sur le papier », car la mise en scène, surtout le montage, n’y insuffle aucun rythme. Le liant – rôle dévolu au « fixeur » Eddie Mannix (Josh Brolin) – gesticule beaucoup, mais rarement à bon escient. Par ses allées et venues dans les travées du studio, occupé à régler les problèmes sur les différents plateaux, il finit par disparaître progressivement du film. Homme de l’ombre d’un grand ponte de New York, Mannix incarne tout le paradoxe, étant lui-même incapable de trouver un équilibre dans sa vie.

 

Ave, César ! suit ses mouvements et ses trajectoires sans structure cohérente : les stars défilent sous ses yeux, au sens propre comme au figuré, mais toutes ces saynètes sont réduites à leur plus simple appareil, car Mannix est déjà amené à être ailleurs, sur un autre décor. Le mordant et l’irrévérence des dialogues s’effacent alors au profit de scènes illustratives étrangement ringardes (le ballet dans l’eau). En condensant toutes ces mini-intrigues telle une parodie de Mad Men, quitte à ne pas pourvoir les achever – à l’image des communistes, responsables du kidnapping, revendiquant leur manque de reconnaissance financière au sein du milieu –, l’œuvre se perd dans les grandes largeurs. Elle rate ainsi son hommage au classicisme hollywoodien dont la force reposait avant tout sur la lisibilité de la narration et la puissance évocatrice de ses images.

 

Ave Cesar!Ave Cesar!

Ave Cesar!Ave Cesar!

 

Entre « machine à rêver » et « industrie », les Coen semblent pourtant vouloir interroger l’essence du 7e art, et en cela Ave, César ! peut être une mise en abyme merveilleusement ironique. Conscient de sa part fantasmagorique, ils tentent de dévoiler les coulisses sous la forme d’une fable satirique, mais ils ne font qu’esquisser des clichés universellement établis de la « légende » des studios : les caprices du producteur dont on ne voit jamais le visage, les mauvais acteurs de série B, le prestige des films en costume, les réalisateurs émigrés, les comédies musicales crypto-gays. Et si l’hommage est plaisant (la géniale scène de comédie musicale), voire amusant parfois, tout reste frivole et illustratif, entre clins d’œil et citations.

 

À l’inverse de leurs précédentes comédies, le style ne tend que très rarement vers le burlesque ou l’absurde, et n’essaie jamais de se défaire de ces illustres prédécesseurs. D’autant que le film ne prend que très rarement la contrepartie de « l’industrie » ; de cette organisation capitaliste dont le but est de promouvoir un modèle idéologique et économique à travers le monde. On pense notamment au symbole du « Capitol », nom donné au studio, qui fonctionne à la fois comme place centrale de la vie culturelle et religieuse occidentale, et comme puissance économique et politique influente. Ou encore à cette réunion, toujours écourtée, entre Mannix et l’avionneur Lockheed qui, par l’intermédiaire d’une photo de la bombe H, fait intervenir le réel dans la fable de manière violente, sans pour autant en modifier la teneur. Ave, César ! regorge de ce type d’idées mais semble incapable de les agencer et de les travailler en profondeur.

 

Il y a donc un côté déceptif qui pèse sur l’ensemble, à l’image de l’utilisation de certains seconds rôles (Tilda Swinton, Jonah Hill, Scarlett Johansson, Ralph Fiennes), réduits à de simples caméos. Les Coen ont visiblement privilégié la fable et sa surenchère d’acteurs et d’intrigues, à la réalité de l’époque (la fin du système des studios). Ils ont opté pour « la machine à rêve » plutôt que « l’industrie », non sans ironie – la seule scène violente où Mannix rappelle à l’ordre sa star Whitlock (George Clooney). Au final, Ave, César ! s’avère être un film très agréable mais (trop) sage, rempli de gens extrêmement polis (la seule insulte est prononcée par Clooney à la toute fin). Une vision fantasmée où on tente maladroitement de démystifier les soi-disant pouvoirs politiques du cinéma : en témoigne cette réunion, ô combien pertinente, entre Mannix et des religieux de différents bords, sur la question de la représentation du Christ. Mais elle n’aboutit à rien de bien sérieux. Après tout, c’est peut-être les Coen qui ont raison : ce n’était probablement pas le film pour parler de choses sérieuses.

 

Antoine Gaudé

 

 

  • AVE CÉSAR ! (Hail Caesar !) écrit et réalisé par Ethan et Joel Coen en salles le 17 février 2016
  • Avec : Josh Brolin, George Clooney, Jonah Hill, Channing Tatum, Alen Ehrenreich, Frances McDormand, Scarlett Johansson, Tilda Swinton…
  • Production : Tim Bevan, Ethan Coen, Joel Coen, Eric Fellner
  • Photographie : Roger Deakins
  • Montage : Ethan Coen, Joel Coen
  • Costumes : Mary Zophres
  • Décor : Jess Gonchor, Nancy Haigh
  • Musique : Carter Burwell
  • Distribution : Universal Pictures
  • Durée : 1h40

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