Livre/ Warhol.Hitchcock : critique

Publié par Jacques Demange le 30 novembre 2016

Résumé : Le vendredi 26 avril 1974, Andy Warhol retrouve Alfred Hitchcock au Park Lane Hotel, à New York. S’ensuit un échange éclairé, que l’on peut résumer ainsi : deux artistes décident de parler.

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Warhol.Hitchcock - couverture

Warhol.Hitchcock – couverture

Il est toujours intéressant de découvrir la première publication d’une nouvelle maison d’édition. On y trouve souvent en germe la future identité ainsi que les traits qui détermineront les choix éditoriaux à venir. Ainsi de ce Warhol.Hitchcock, premier jalon de Marest Éditeur, créé par Pierre-Julien Marest, déjà fondateur des Éditions Clairac, spécialiste de littérature policière et à qui l’on doit la traduction du Dark City d’Eddie Muller ainsi que celle de deux romans de Sterling Hayden. Entre les précédentes œuvres de fiction publiées et cet entretien avec Alfred Hitchcock, on pourrait formuler l’hypothèse qu’il existe un lien, tissé par une certaine conception littéraire de l’écriture. L’interview du réalisateur par Andy Warhol, traduite et présentée par Pierre Guglielmina, n’a rien du classique question/réponse auquel le lectorat est habitué. Il s’agit plutôt d’une pièce de théâtre en un acte et trois scènes. Ça commence dans la suite d’un hôtel new-yorkais, ça continue à la table d’un restaurant et ça se termine devant un ascenseur. Ça bouge aussi, c’est physique, plastique, scénographique en un sens. Warhol s’active autour d’Hitchcock, prend des clichés, enregistre la conversation, la réécrit, y ajoute ses propres idées qui prennent la forme de mots-clés annonçant les thèmes à venir. Hitchcock s’exprime beaucoup, reprend le caractère caustique qu’on lui connaît assez bien. Mais, comme dans ses films, l’humour dissimule quelque chose de plus sombre, une dimension que l’on sent poindre à travers une certaine lassitude. L’enregistrement est réalisé en 1974, deux ans après la sortie de Frenzy, son avant-dernier film qui marquait le grand retour de Hitch dans son Angleterre natale. Le monde a changé, les sixties sont passées par là. L’effondrement des majors a sonné le glas d’une époque, d’une manière de faire les films, d’une façon de représenter les choses.

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La conversation apparaît alors comme un choc entre deux visions artistiques. La question de la nudité est, on le sent, moins sensible pour Hitchcock que la capacité à suggérer (sacro-saint principe du suspense : « Il se pourrait que… »), voire à détourner le sens (le fameux MacGuffin dont le cinéaste rappelle ici l’origine). Warhol, lui, expose, au sens littéral du terme. En 1974, il revient de sa période maoïste, il est un artiste du changement. Ses séries de gros plans moquent de façon frontale l’industrialisation de l’art tout en revisitant le principe des icônes. Il y a donc un lien entre le cinéma et lui, entre les milliers de photogrammes que l’on monte pour faire un film et les dizaines de portraits (presque) identiques que l’on accole pour former une oeuvre unique. Warhol parle moins qu’Hitchcock mais sa présence s’affirme entre les lignes. Comme le cinéaste refusait les simplicités du champ-contrechamp (sauf à la télévision) pour leur préférer un découpage plus réflexif, Warhol fragmente le rythme, passe d’un sujet à un autre, rend la conversation vivante, organique.

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On comprend mieux le sens de la couverture proposée par l’éditeur. Sur le célèbre profil du cinéaste, Warhol décal(qu)e un tracé rouge, défaussant la perspective, dédoublant la superposition de l’avant et de l’arrière-plan, produisant un véritable travelling compensé du bout de son crayon. Car les deux hommes partagent le goût pour la défiance, s’appuyant sur la forme pour mieux dénoncer le fond. Ainsi de la présence importante de L’Ombre d’un doute dans leur conversation, film sans doute le plus critique du réalisateur. Le dialogue prend finalement la valeur d’un work in progress qui pourrait se prolonger longtemps après la fin de l’enregistrement. Le commentaire proposé par Pierre Guglielmina en ouverture doit être lu après l’entretien. Le traducteur analyse brillamment la conversation, revient longuement sur certaines de ses parties, et n’hésite pas à en interpréter les réflexions à travers des références savantes. Ce premier essai se révèle donc être un coup de maître pour les éditions Marest et l’on peut attendre beaucoup de leur prochaine publication: une réédition en deux volumes du Hitchcock par Hitchcock prévue pour le début de l’année 2017.

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  • WARHOL.HITCHCOCK par Alfred Hitchcock et Andy Warhol disponible en librairie chez Marest Éditeur depuis le 8 novembre 2016.
  • Traduction : Pierre Guglielmina
  • 80 pages
  • 9 €

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