Blindspotting de Carlos Lopez Estrada : critique

Publié par Camille Carlier le 1 octobre 2018

Synopsis: Encore trois jours pour que la liberté conditionnelle de Collin prenne fin. En attendant de retrouver une vie normale, il travaille comme déménageur avec Miles, son meilleur ami, dans un Oakland en pleine mutation. Mais lorsque Collin est témoin d’une terrible bavure policière, c’est un véritable électrochoc pour le jeune homme. Il n’aura alors plus d’autres choix que de se remettre en question pour prendre un nouveau départ.

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Blindspotting - affiche

Blindspotting – affiche

Démarché par Daveed Diggs et Rafael Casal, deux amis d’enfance devenus partenaires artistiques qui présentent ici un scénario tout personnel, Carlos Lopez Estrada signe son premier long-métrage après la réalisation de nombreux courts et clips. Blindspotting a déjà remporté le Prix de la Critique au Festival du Cinéma Américain de Deauville après avoir fait l’ouverture à Sundance. Il suscite déjà l’engouement de nombreux médias qui en parlent comme d’un film coup de poing et nous ne pouvons les contredire. Virtuose dans sa mise en scène, il s’agit d’un travail d’équipe sincère et authentique qui fait de la ville d’Oakland, l’un des personnages principaux pour un sujet névralgique. L’histoire est celle de Collin, qui trois jours avant la fin de sa liberté conditionnelle tente par tous les moyens de faire profil bas. Mais c’est sans compter sur son meilleur ami et collègue Miles, père tout feu tout flamme qui entraîne l’ex-détenu dans ses plans foireux avec une apparente irresponsabilité. La tension est extrême dès le départ car le spectateur est plongé dans un compte-à-rebours qui met les nerfs à vif. Le meurtre d’un jeune afro-américain dont Collin est témoin s’annonce comme le premier noeud dramatique d’un récit introspectif où l’on comprend que coupable ou non, le héros sera inquiété par l’inégalité de traitement dès la naissance. Là d’où viennent Miles et Collin, les parents afro-américains apprennent à leurs enfants comment se comporter face à un policier. Quand le jeune fils de Miles mime la réaction qu’il convient d’avoir, c’est les mains en l’air, hurlant “ne tirez pas”.

 

Blindspotting

Blindspotting

 

Dans ce format de décompte, les actions sont répétées pour cristalliser efficacement les peurs, tandis que le climax sera hors timing soutenant l’idée que personne n’est sauf. Et c’est une des victoires de Blindspotting, qui sans le vouloir peut-être, fait le même effet qu’un Get Out de Jordan Peele sorti en 2017 et réhabilitant le racisme comme phénomène d’horreur pouvant tout à fait être objet du film de genre. Lorsque par un concours de circonstance, Collin porte sur lui l’arme de son ami et doit rentrer chez lui pour enfin s’en séparer, il peut être contrôlé à n’importe quel moment. La scène du chemin retour est immersive à la puissance déstabilisante, tandis qu’on panique comme le héros à la moindre sirène de police. 

 

Le film s’ouvre sur un split screen dans une esthétique très clipesque – dans l’ADN de ses auteurs- pour une métaphore filée tout au long du film sur les deux visions d’une même ville, le visible et le Blindspot, l’angle-mort. Oakland est une ville au lourd passé dans la lutte pour l’égalité des droits – Le Black Panther Party y est arrivé en 1966- où la gentrification fait rage aujourd’hui, entre renouvellement de population et déménagement des anciennes, reléguées aux villes avoisinantes. À de nombreuses reprises les décors ont dû être remaniés car certains bâtiments avaient été détruits entre temps. Le duo tête d’affiche fait donc au travers de leur emploi de déménageur figure de témoin du phénomène inévitable auquel chacun tente ou non de s’adapter. Collin se surprend à en apprécier quelques aspects, les magasins bio pour exemple, tandis que Miles refuse en bloc cette mutation. Il montre un dégoût hilarant pour le Hipster et le WASP (White anglo-saxon protestant) dont l’un d’eux finira par prendre feu de manière accidentelle alors que Miles s’exclame “on ne pouvait pas savoir que le hipster était aussi inflammable”. Cette scène est d’ailleurs racontée au moyen d’un flashback maîtrisé et très drôle.

 

Blindspotting

Blindspotting

 

Les scènes sont belles mêlant slam et franches parties de rap d’une poésie touchante. Carlos Lopez Estrada explique avoir voulu réaliser une nouvelle forme de comédie musicale. S’appropriant le genre pour un propos engagé. Comme le dira Collin durant un freestyle percutant, il rappe le sujet pour lui permettre d’arriver sur la place publique. Les plans de nuit sont particulièrement soignés, dans une dominante jaune et bleue. Blindspotting permet également de prendre l’ampleur du phénomène de racisme et l’ostracisation de population par l’amitié des personnages. Même s’ils ont grandi ensemble ; ce qui arrive à Collin ne touche pas de la même manière son ami et progressivement les failles apparaissent.

 

La caméra pour sa part est mise au service de l’action avec pertinence. Dans les épiceries, elle filme Miles et Collin en prenant le point de vue d’une caméra de surveillance tandis qu’elle se fait agile lors des nombreux travelling à travers la ville ou frontale pour les vérités qui font mal. Ajoutons à cela un casting précieux, porté magistralement par Daveed Diggs, Tony Award du meilleur second rôle dans la pièce Hamilton, et Rafael Casal, champion de poésie slam, et nous trouvons en Blindspotting tous les ingrédients d’une oeuvre marquante, honnête et fraîche.

 

 

 

  • BLINDSPOTTING
    Sortie salles : 3 octobre 2018
  • Réalisation : Carlos Lopez Estrada
  • Avec : Daveed Diggs, Rafael Casal, Janina Gavankar, Jasmine Cephas Jones, Ethan Embry, Tisha Campbell-Martin, Utkarsh Ambudkar, Kevin Carroll, Nyambi Nyambi, Ziggy Baitinger, Travis Parker
  • Scénario : Rafael Casal, Daveed Diggs
  • Production : Keith Calder, Rafael Casal, Daveed Diggs, Jessica Calder
  • Photographie : Robby Baumgartner
  • Montage : Gabriel Fleming
  • Décors : Alex Brandenburg
  • Costumes : Emily Batson
  • Musique : Michael Yezerski
    Durée: 1h35
  • Site officiel : Metropolitan FilmExport

 

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