Le grand Michael Lonsdale est mort à 89 ans

Publié par Jacques Demange le 21 septembre 2020
Michael Lonsdale

Michael Lonsdale

Acteur aussi prolifique que talentueux, Michael Lonsdale nous a quittés ce lundi 21 septembre 2020. Retour sur une carrière et une personnalité définitivement hors des normes.

 

 

 

Après Jean Rochefort (1930-2017) et Jean-Pierre Marielle (1932-2019), la disparition de Michael Lonsdale signe la progressive disparition d’une tradition du jeu à la française. Tradition paradoxale inscrivant la variation dans le semblable et la permanence dans le constant changement. Première réussite de cette étrange relation : l’adaptation toute naturelle du registre théâtral au sein de la mise en scène cinématographique.

 

Homme double, les premiers pas professionnels de Lonsdale sur les planches coïncident presque exactement avec sa première apparition à l’écran. En 1955, il interprète la pièce de Clifford Odets, Pour le meilleur et pour le pire, mise en scène par Raymond Rouleau, un an avant de voir son nom figurer au générique de C’est arrivé à Aden de Michel Boisrond. Depuis, le jeune acteur mènera sa carrière sur deux fronts. Avec la même gourmandise, il enchaîne les rôles face au public et devant la caméra.

 

L’absurdité de Ionesco ou de Beckett répond à l’humour noir de Jean-Pierre Mocky (Snobs ! ; La Bourse et la vie ; Les Compagnons de la marguerite ; La Grande Lessive (!) ; L’Étalon ; Chut…), tandis que son goût pour les dramaturges anglo-saxons (Edward Albee, Ira Wallach, et bien sûr Shakespeare) fait écho à ses différentes participations à des productions hollywoodiennes (Et vint le jour de la violence et Chacal de Fred Zinnemann ; Le Pacte Holcroft et Ronin de John Frankenheimer ; Moonraker de Lewis Gilbert ; Munich de Steven Spielberg).

 

Les passages sont parfois littéralement confondants. Ainsi de sa collaboration avec Marguerite Duras qui du théâtre (L’Amante anglaise ; L’Éden Cinéma ; Navire Night ) au cinéma (Détruire dit-elle ; Jaune le soleil ; India Song ; Son nom de Venise dans Calcutta désert) lui permet de prolonger sa passion du côté de la mise en scène théâtrale (à partir du milieu des années 1970) et d’approfondir la singularité de ses capacités actorales.

 

Une présence, d’abord, dont l’éloquence naturelle pouvait tour à tour se prêter au ridicule (Baisers volés de Truffaut), à la réflexion existentielle (La question humaine de Nicolas Klotz), au mystère religieux (Des hommes et des Dieux de Xavier Beauvois), ou à l’expression d’une inquiétante puissance transcendante (du prêtre du Procès de Welles au père Grégorio des Fantômes de Goya de Forman en passant par le père Henri du Souffle au cœur de Louis Malle, le cardinal Barberini du Galileo de Joseph Losey ou le Saint Éloi du Bon Roi Dagobert filmé par Dino Risi) et surréaliste (le chapelier masochiste du Fantôme de la liberté de Bunuel, le professeur insomniaque de L’Éveil du pont de l’Alma de Raoul Ruiz), Ruiz, l’abbé inquisiteur du Nom de la rose de Jean-Jacques Annaud.

 

Ce mysticisme propice au surnaturel se retrouve encore dans le débit calme et le timbre doucereux de sa voix qu’ont su si bien récupérer à leur compte Jean-Luc Godard (British Sounds) ou Jean-Daniel Pollet (Dieu sait pourquoi).

 

Il y a enfin cette stratégie du grand écart qui fit de Lonsdale une figure familière du grand public et des cinéphiles, se prêtant dès le début de sa carrière aux farces orchestrées par Gérard Oury (La Main chaude ; Le Crime ne paie pas) aux super-productions internationales (Paris brûle-t-il ? de René Clément), et aux expérimentations stylistiques de la modernité (L’Hiver et Le Printemps de Marcel Hanoun ; Out 1 de Rivette).

 

Que reste-t-il de Lonsdale après ces soixante-dix ans de carrière passées à interpréter les tréfonds d’une âme humaine si bien racontée par les plumes de Tchekhov, Perec, Pirandello, Pavese, et capturée par les caméras de Ruiz, Welles, Bunuel, Truffaut, Rivette, Oliveira ? Un visage dont la rondeur assurait une éternelle juvénilité, un regard dont la précoce gravité se faisait marque d’immortalité.

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