Mank de David Fincher : critique

Publié par Jacques Demange le 5 décembre 2020

Synopsis : Le Hollywood des années 1930 à travers les yeux du scénariste alcoolique Herman J. Mankiewicz alors qu’il s’efforce de terminer le scénario de Citizen Kane pour Orson Welles.

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Mank - affiche

Mank – affiche

En février 1971, la critique du New Yorker, Pauline Kael publiait deux articles, réunis dans sa préface rédigée pour la première édition du scénario de Citizen Kane, dans lesquels elle cherchait à démontrer que la paternité du célèbre film d’Orson Welles reposait sur un leurre : si ce dernier pouvait se prétendre réalisateur du film, il ne pouvait se targuer d’être son principal auteur. Pour Kael, en effet, le mérite de l’écriture du scénario revenait exclusivement à Herman Mankiewicz. Et si les crédits du film octroyaient à Welles le titre de coscénariste, c’était d’abord pour consolider sa légende de super-auteur qui le conduisit à devenir l’un des parias d’Hollywood. On s’en doute, le texte de Kael fit grand bruit dans le monde cinéphile. Si certaines de ses réflexions furent louées à juste titre, on a remarqué rapidement que son enquête souffrait d’un manque cruel d’objectivité. Car comme le remarqua Michel Ciment en 1975, la prétendue réhabilitation de Mankiewicz par Kael reflétait sans doute sa propre recherche de légitimité. Comme elle, Mankiewicz fut journaliste au New Yorker, une carrière qui l’entraîna comme nombre de ses contemporains à traverser l’Amérique pour prêter sa plume aux majors hollywoodiennes gagnées par la fièvre du cinéma parlant. C’est ici que se situe le premier intérêt de Mank de Fincher. En choisissant de se focaliser sur la figure de Mankiewicz, le cinéaste et son scénariste, Jack Fincher, son père, ne lèvent pas seulement le voile sur une personnalité encore méconnue (et dont l’importance, pourtant bien réelle, fut rapidement évincée par la notoriété de son frère cadet, Joseph), mais aussi sur une période charnière de l’Histoire hollywoodienne marquée par la montée en puissance des scénaristes. Cette génération, à l’intérieur de laquelle émergeront certains réalisateurs appelés à marquer de leur empreinte la décennie suivante (Billy Wilder et Preston Sturges, entre autres), est représentée comme une caste marginale au sein d’un système plus intéressé par les bénéfices que par les jeux de mots et autres traits d’esprit.

 

Mank de David Fincher

Mank de David Fincher

 

Ce sont donc d’abord par ces caractéristiques qu’est introduit le personnage de Mankiewicz. Parfaitement servi par l’interprétation de Gary Oldman, mêlant attitude aristocratique et comportement désabusé à travers une expression unique mais non dénuée de nuances, le film narre à rebours le parcours de cet idéaliste dissimulant derrière un cynisme de façade une profonde empathie pour (certains de) ses semblables.

 

Les grandes figures de l’époque (Louis B. Mayer, Irving Thalberg, David O. Selznick, John Houseman et bien évidemment Orson Welles) répondent présentes, le film respectant à la lettre la coda du biopic. Plus encore, Fincher et son chef-opérateur, Erik Messerschmidt, ont choisi de retranscrire visuellement le climat de cette époque partagée entre l’éclairage high-key des comédies MGM des années 1930 et les contrastes prononcées des polars urbains de la Warner qui deviendront la marque de fabrique du film noir. Entre le soleil éclatant du paysage californien et les lumières tamisées des intérieurs, Fincher rappelle la singularité formelle de son principal objet d’étude.

 

 

Car si de Citizen Kane, le spectateur ne verra à proprement parler aucune image, son spectre ne cesse de hanter les compositions de Mank. Le film imaginé par Welles et Mankiewicz est convoqué à la manière d’un palimpseste dont Fincher s’emploie à gratter la surface pour révéler l’ensemble des strates premières. Moins que le récit fantasmé par le scénariste, c’est son arrière-plan historique qui intéresse le réalisateur. Le couple formé par William Randolph Hearst (Charles Dance), modèle de Charles Foster Kane, et de l’actrice Marion Davies (Amanda Seyfried), exprime les contradictions d’une époque meurtrie par la Grande Dépression. Les malversations politiques du magnat de la presse rencontrent les intérêts du système des studios dont les règles hiérarchiques et les méthodes plus que douteuses rappellent l’organisation d’une société criminelle.

 

Et c’est peut-être ici que pèche le film de Fincher. Comme Pauline Kael cherchait à soutenir les assertions de son enquête journalistique en forçant la vérité historique de son matériau, le cinéaste force parfois le trait au point de verser dans la caricature. Le manichéisme qui traverse le film trouve un accomplissement parfait à travers la représentation de Welles en golden boy égotique et dont la caractérisation symbolique se veut par trop évidente. Cet aspect se retrouve aussi dans la forme du film.

 

 

Les nombreuses allusions au format pellicule frôlent souvent l’excès de zèle, la mise en scène se présentant comme un décalque trop parfait pour être vraiment convaincant. L’hommage est sincère mais tombe parfois dans l’adoration béate et le fétichisme creux. Car là où le travail de retouche de l’image présentait un indéniable intérêt dans les précédentes productions de Fincher (de Fight Club à L’Étrange histoire de Benjamin Button), il manque ici la teneur d’un sous-discours qui aurait pu pleinement légitimer sa présence et dépasser le simple intérêt de surface. De fait, le rapport à l’image argentique s’établit principalement à travers une reproduction de ses traits les plus saillants.

 

On préférera alors retenir certains procédés plus subtiles. Ainsi des compositions musicales de Trent Reznor et Atticus Ross qui rappellent tout à la fois le style opératique de Bernard Hermann et la légèreté symphonique de Nino Rota, des élégants travellings ou de ce montage-sequence illustrant le vertige moral de Mankiewicz à travers différents fondus enchaînés. Ces moments de bravoure assurent le spectacle en même temps qu’ils confirment le savoir-faire de Fincher qui se présente malgré tout comme la principale caution esthétique de ce biopic qui se doit d’être découvert.

 

 

 

  • MANK
  • Date de diffusion : 4 décembre 2020
  • Chaîne / Plateforme : Netflix
  • Réalisation : David Fincher
  • Avec : Gary Oldman, Amanda Seyfried, Lily Collins, Tuppence Middleton, Arliss Howard, Charles Dance, Tom Burke, Tom Pelphrey, Sam Troughton.
  • Scénario : Jack Fincher
  • Production : Cean Chaffin, David Fincher, Douglas Urbanski
  • Photographie : Erik Messerschmidt
  • Montage : Kirk Baxter
  • Décors : Donald Graham Burt
  • Costumes : Trish Summerville
  • Musique : Trent Reznor et Atticus Ross
  • Durée : 2h12

 

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