Le 11 janvier 2008, Josh Cohen et ses associés, avocats de la ville de Cleveland, assignent en justice les 21 banques qu’ils jugent responsables des saisies immobilières qui dévastent leur ville. Mais les banques de Wall Street qu’ils attaquent s’opposent par tous les moyens à l’ouverture d’une procédure. Cleveland vs Wall Street raconte l’histoire d’un procès qui aurait dû avoir lieu. Un procès de cinéma, dont l’histoire, les protagonistes et leurs témoignages sont bien réels…

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Cleveland contre Wall Street, sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs, faisait partie des trois films présentés au Festival de Cannes 2010 qui traitent des subprimes, avec Wall Street : l’argent ne dort jamais d’Oliver Stone et le documentaire Inside Job de Charles Ferguson. Après s’être penché sur « le processus démocratique, à travers les travaux d’une commission parlementaire, en charge d’une loi sur le génie génétique » dans le documentaire Le Génie Helvétique, Jean-Stéphane Bron – cinéaste suisse encore inconnu du public – signe sept ans plus tard un documentaire coup de poing, distribué par Les Films du Losange, sur le processus économique des ravages des subprimes, manipulés par les grands pontes de la finance, bien avant le point de rupture en 2006 et sans savoir que le marché boursier s’effondrerait. Dans son précédent documentaire Le Génie Helvétique, le cinéaste raconte « comment les forces économiques sont à l’œuvre derrière le politique et comment elles l’influencent et le fragilisent ». Il s’est alors lancé dans l’aventure de ce projet, après avoir lu une brève sur la plainte déposée par la ville de Cleveland contre les banques impliquées dans l’affaire des subprimes. Pendant une année, il a effectué de nombreux séjours pour mettre en place les membres du jury et recruter les témoins. Ce documentaire, tourné en trois semaines avec seulement deux caméras, fut aussi lourd qu’une fiction, en terme de logistique.

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Bron revisite ainsi le film de procès en utilisant l’uchronie – un moyen scénaristique qui consiste à prendre comme point de départ une situation réelle et à imaginer ses conséquences possibles tel Punishment Park de Peter Watkins. En cela, il réussit un véritable tour de force en reconstituant un procès fictif – et pourtant si réel – basé sur interrogatoires et contre-interrogatoires classiques, avec la participation des véritables protagonistes : de l’avocat Josh Cohen et ses associés, qui ont assigné les 21 banques en 2008, à Barbara Anderson, porte-parole médiatique d’une organisation militante luttant pour que les établissements financiers négocient avec les propriétaires. Le jury et les témoins – parmi lesquels les victimes des subprimes du quartier le plus touché, Slavic Village proviennent tous de Cleveland et ont été choisis en respectant la procédure judiciaire d’un procès normal par les deux avocats. Keith Fisher, avocat d’affaires de renom spécialisé dans les réglementations, les fusions et acquisitions bancaires, a accepté de défendre Wall Street à l’écran. A l’arrivée, Cleveland contre Wall Street est un documentaire choc, captivant et troublant sur un hypothétique procès. Sans scénario préécrit et sans répétition aucun des protagonistes ne connaissait l’issue de cette affaire. Le cinéaste dit avoir découvert « le verdict en filmant les délibérations ». Il met en lumière les témoignages coup de poing :

  1. d’un ex-membre de la Brigade d’expulsion
  2. d’un ex-dealer et ex-courtier en prêts hypothécaires
  3. d’un conseiller municipal
  4. d’un auteur renommé d’un logiciel qui facilitera la transformation d’hypothèques en produits financiers
  5. d’un avocat et théoricien influent dans la dérégulation des marchés financiers, conseiller à la Maison Blanche sous Reagan
  6. des victimes des subprimes en passe de perdre leurs maisons après avoir contracté plusieurs emprunts à des taux variables non capés de 8,5% à 14% via des courtiers.

A Cleveland, sur 440 000 habitants, 100 000 personnes ont été expulsées, incapables de rembourser leurs prêts.

 


Au-delà du verdict, Bron raconte l’histoire d’une justice qui dénonce ce système capitaliste des requins de la finance, cette déshumanisation systématique au profit de certains individus avides servant leurs propres intérêts, la manipulation des instruits sur les ignorants, l’arnaque volontaire et l’enrichissement des riches sur les minorités, les pauvres, et les personnes âgées. La crise des subprimes – secteur qui a touché les prêts hypothécaires comprenant la titrisation (pack bancaire de plusieurs crédits, dont les subprimes, c’est à dire des produits à risque ou toxiques) – fut le prélude de l’effondrement de la bourse et de la chute de Lehman Brothers et autre Merrill Lynch. L’un des témoins, Michael Osinski – auteur du logiciel – avide de gagner de plus en plus d’argent, écrira et se décrira comme ayant participé à « la bombe qui a fait exploser Wall Street ». Son témoignage choc confirmera que « Wall Street connaissait les risques liés et permettra d’évaluer à plus de mille milliards de dollars la somme d’argent générée par ce type de crédits en 2003 et ces mêmes privilégiés – qui ont touché des bonus exorbitants – en perçoivent encore plus maintenant pour sauver leur tête » (voir l’extrait). Un autre témoignage tout aussi édifiant est celui de Keith Taylor – ex-dealer et ex-courtier en prêts hypothécaires – qui a arnaqué pendant plusieurs années son propre quartier qualifié de « ghetto des ghettos » et vendu des subprimes par centaines avec à la clé de gros bonus. Il confirmera que les banques signataires ne se souciaient guère de l’insolvabilité des emprunteurs. Cleveland contre Wall Street offre un véritable procès de cinéma intelligible pour tous et donne en conclusion la parole à Barack Obama ! Sans devoir recourir à un Henry Fonda dans Douze hommes en colère de Sidney Lumet (1957), on regrette toutefois la brièveté des échanges du jury dans la salle pendant les délibérations et avant l’annonce du verdict…

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Cleveland contre Wall Street, en salles le 18 août
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