Freddie, un vétéran, revient en Californie après s’être battu dans le Pacifique. Alcoolique, il distille sa propre gnôle et contient difficilement la violence qu’il a en lui… Quand Freddie rencontre Lancaster Dodd – « le Maître », charismatique meneur d’un mouvement nommé la Cause, il tombe rapidement sous sa coupe….

 

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The Master afficheOutre DJANGO UNCHAINED (notre critique) et Lincoln, qui évoluent autour du thème de l’esclavage des Noirs dans l’Amérique du 19e siècle, The Master est l’autre film américain très attendu du mois de janvier de cette nouvelle année traitant d’un sujet prompt à la controverse, à savoir l’impact de l’Eglise de Scientologie. Celle-ci aurait d’ailleurs mis la pression sur le réalisateur de Boogie Night (1997) et Magnolia (1999). Pourtant, à l’instar des films de Tarantino et Spielberg, la polémique s’avère on ne peut plus vaine. Tout simplement parce qu’il ne s’agit pas tant d’une œuvre engagée sur les méfaits d’un groupe sectaire qu’un long-métrage sur un échec beaucoup plus personnel. Celui de l’adoption de Freddie Quell (Joaquin Phoenix), ancien vétéran meurtri par ses combats au Japon, par Lancaster Dodd (Philip Seymour Hoffman), chef du mouvement La Cause. Et même si le récit se déroule en 1950, année de la création par L. Ron Hubbard de la Scientologie, le cinéaste lui-même a réfuté avoir voulu décrire un phénomène américain et avoir pensé à ladite église. Film à personnages plus que film à thèse, film psychologique plus que sociologique, The Master trouve bel et bien sa place, dès les premiers instants, dans la filmographie de Paul Thomas Anderson. Le talentueux cinéaste y traite ainsi à nouveau de la solitude des individualités au sein d’une communauté. Le mouvement religieux succède donc au cinéma pornographique (Boogie Night) ou encore à Los Angeles (Magnolia). Et dans le cas présent,à l’instar du monumental There will be blood (2007) l’auteur Anderson établit un lien implicite assez troublant entre les non-dits actuels et les épreuves de son protagoniste marginal issu du passé.

 

The Master1

 

Dans There will be blood, le parcours de Daniel Plainview/Day Lewis à l’aube du 20e siècle, était une illustration annonciatrice et à peine voilée des géants consuméristes et capitalistes de la société contemporaine. Ceux qui, corrompus une fois devenus riches, vont jusqu’à se perdre eux-mêmes. Dans The Master, une liaison plausible s’effectue entre le protagoniste évoluant dans les années 1950 et l’époque actuelle. Bien que le cinéaste ait nié toute dimension sociologique dans son dernier long-métrage, il n’est pas impossible de regarder Freddie comme un miroir de ces hommes revenus blessés et brisés des guerres plus récentes en Irak et en Afghanistan. Le maître Lancaster Dodd, lui, se rapprocherait davantage de ces puissants a priori bienveillants qui tentent d’endormir en vain les douleurs des vétérans avec leurs discours que du créateur de la Scientologie auquel beaucoup l’ont déjà comparé. Il tente d’aider Freddie mais lui-même se laisse aveugler par ses convictions et se retrouve gagné par l’impuissance et la solitude. Au final, l’un des rares points communs entre Plainview et Dodd est ce sacrifice de l’image du fils, après avoir échoué à faire de ce dernier un successeur, voire un double. Malheureusement, The Master ne fonctionne pas aussi bien que son gigantesque prédécesseur. Sans doute parce que le personnage du maître s’avère plus pathétique que réellement impressionnant et fascinant. Sa crédibilité auprès de Freddie lors leurs premiers échanges, qui aurait rendu leur scission finale plus déchirante, disparaît trop vite. Pire : Paul Thomas Anderson, dont la créativité et l’audace a déjà marqué les esprits de nombreux cinéphiles, commence à tomber dans le piège de l’autocitation. Une fois encore, il présente des scènes de discours face à une foule attentive, la fin d’une histoire entre un père et son fils dans le lieu de résidence du premier, mais moins intenses qu’auparavant.

 

The Master2

 

La faute ne revient pas au duo central, en route pour les Oscars après un double prix d’interprétation au Festival de Venise. Philip Seymour Hoffman, toujours aussi magnétique, brille plus particulièrement dans les scènes intimistes. Physique massif mais présence légère et désinvolte, il s’oppose parfaitement à Joaquin Phoenix, qui semble porter le poids du monde avec sa démarche difficile et sa maigreur (il a perdu 15 kilos pour le rôle). Quel plaisir de retrouver le comédien, quatre ans après son inoubliable et bouleversante prestation dans le Two Lovers de James Gray. Quoi qu’un peu trop cabotin et grimaçant au début, il manifeste densité et nuances et finit encore par émouvoir au plus haut point. A fleur de peau, Phoenix/Freddie avance tel un petit animal impossible à apprivoiser et dont les plaies restent vives, tandis que son alcoolisme fait écho à sa soif énorme de soutien et de consolation. Le film lui doit par conséquent énormément, puisque l’on a également connu Anderson plus inspiré niveau mise en scène. La première partie abonde certes en images hypnotiques et fascinantes, y compris ce plan de Freddie qui tel un félin au soleil s’étend au sommet d’un bateau tandis qu’en bas le monde l’oublie. Avec en prime la partition envoûtante de Jonny Greenwood, musicien et compositeur du groupe Radiohead, dont les notes traduisaient déjà l’enfermement et la folie du protagoniste dans There will be blood. Dommage que le réalisateur américain se repose ensuite un peu trop sur ses comédiens, entre gros plans et champs contre-champs. The Master, malgré ses défauts, demeure cependant un voyage à ne pas manquer, et une poignante histoire de reconstruction illusoire. L’odyssée avec cette nouvelle famille ne fut pour Freddie qu’une traversée temporaire vers des lendemains plus apaisés, mais il lui reste ses rêves de réconfort. Ceux que peut offrir de temps à autre le cinéma, présent ici à travers les références à Doris Day. Quelques gouttes de douceur dans une mer d’amertume n’ont jamais fait de mal.

 

Hélène Sécher

 

 

 

THE MASTER de Paul Thomas Anderson en salles depuis le 9 janvier 2013 avec Joaquin Phoenix, Philip Seymour Hoffman, Amy Adams, Jesse Piemons, Laura Dern. Scénario : Paul Thomas Anderson. Producteurs : Paul Thomas Anderson, Johanne Sellar, Daniel Lupi, Megan Ellison. Coproducteurs : Albert Chi, Will Weiske. Image : Mihai Malaimare Jr. Musique : Jonny Greenwood. Décors : John P. Goldsmith. Montage : Peter McNulty. Costumes : Mark Bridges. Distribution : Metropolitan FilmExport. Durée : 2h17.

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