Sur une île rocailleuse baignée de soleil, dans une époque et un ailleurs indéfinis, un corps s’échoue sur la plage. C’est celui de Kaspar Hauser, le prince héritier mystérieusement volatilisé à l’enfance. Ce corps réanimé qui refait surface semble avoir perdu l’esprit. Son apparition trouble la routine insulaire. Qui est Kaspar Hauser ? Un souverain, un idiot, un imposteur? Inquiète, la Grande Duchesse de l’île appelle à la rescousse son amant, Pusher, dealer et tueur à gage. Inconscient de la menace qui pèse sur lui, l’étrange garçon apprend la vie auprès du Shérif… un ancien DJ qui voit en lui le nouveau Messie.

 

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Plus de 300 livres et 1500 articles de presse ont relaté la légende de Kaspar Hauser, adolescent étrange aux origines énigmatiques et assassiné en 1833. Surnommé « l’orphelin de l’Europe », Kaspar serait le fils de Stéphanie de Beauharnais – nièce de l’impératrice Joséphine. Sauf que le film de La Légende de Kaspar Hauser est tout sauf un film historique, ou plutôt, son réalisateur Davide Manuli efface tout contexte historique sans dénaturer la nature mystérieuse de son protagoniste. Mieux : Manuli recrée un contexte au récit, à tel point que c’est une autre planète qui se découvre sous nos yeux. Ici, pas de Bavière, de cour impériale et de XIXème siècle, mais une île sans nom et sans époque clairement identifiée. L’espace est aussi large que défini – Manuli privilégiant les sols de l’île à l’océan qui l’entoure – tout autant que l’époque est incertaine. Kaspar Hauser, lui, a les traits et la silhouette androgynes de Silvia Calderoni, punkette et presque dépourvue de dialogues, ce qui ajoute à l’étrangeté, la complexité et le côté sauvage du personnage. Aussi étrange, en tout cas, que cet endroit où seulement six autres individus mettront les pieds, parmi lesquels une voyante, un prêtre et une duchesse assez éloignée de l’originale, qui aurait arraché Kaspar à ses nobles racines.

 

 

La réalité ancienne et contestée devient ainsi un conte aussi ouvert qu’authentique, finalement beaucoup plus proche d’un trip à la Leos Carax que de L’Enfant sauvage de François Truffaut ou d’un énième Greystoke. Vincent Gallo, de dos, ouvre ‘‘le bal’’, un bras au ciel pour épouser les déplacements de trois soucoupes volantes survolant l’île ensoleillée. Pourquoi alors ne pas penser ces trois ovnis comme les trois coups qui lancent une représentation théâtrale dont le spectateur lui-même serait l’audience invitée à saisir toutes les portes ouvertes. Le magnétique comédien, en double du metteur en scène et scénariste Manuli, serait le narrateur qui commence et achève le spectacle, décidant également du destin du protagoniste en tant que tueur à gage et ‘‘écrivant l’avenir’’ de Kaspar en tant que futur DJ. Pour ces raisons, et d’autres sans doute plus évidentes avec une deuxième vision, la captivité et l’éloignement sociologique de l’enfant évoqués dans le mythe, qui inspira déjà Werner Herzog pour L’Enigme de Kaspar Hauser (1974), permettent paradoxalement une plus grande liberté d’interprétation.

 

 

Le cadre qui ne s’éloigne jamais de cette île rocailleuse peut en effet faire office de prison, mais aussi être vu comme un espace à remplir avec son propre imaginaire. Une sorte de mur blanc – le noir et blanc domine d’ailleurs l’image – sur lequel les couleurs d’une ambiance urbaine peuvent être juxtaposées à son gré. Il fait jour et calme constamment, mais la nuit blanche des dance floors est suggérée par la musique qu’écoute Kaspar Hauser, un casque sur les oreilles la plupart du temps. Le choix de la musique électro, celle du Français Vitalic, se trouve justement être le coup de génie du film, à plusieurs titres. Elle se substitue au langage, elle évite l’ennui et elle sert de fil rouge au shérif et à son rescapé dans leur parcours initiatique. Et il reste si rare de voir la musique électro filmée et écoutée en zone désertique dans un long-métrage, comme il est rare de voir les comédiens, par leurs déplacements et leurs mouvements, composer eux-mêmes la mise en scène dans un tel décor. Chacun peut ainsi choisir de rester sur cette île, ou de penser à un ailleurs. Kaspar n’est qu’un dingue, un inadapté, ou bien un souverain en devenir, un miracle auquel croit le prêtre. Mime-t-il vraiment ses overdoses, ou le spectacle ici présent serait-il sa propre hallucination sous l’effet de la drogue ? Dans chaque scène, Manuli multiplie les possibilités et il n’y a pas une vérité. Il écrit sa légende dans la légende, ouvre d’autres espaces-temps dans l’espace-temps, entre tragédie et second degré. Légende franco-allemande tournée en italien, avec quelques dialogues en anglais et en français, Kaspar Hauser l’orphelin d’Europe ne connaît plus de frontières. Tout le monde ne peut pas adhérer au voyage, mais l’amusement et la fascination qu’il provoque laissent penser à un tableau interchangeable et modulable à chaque traversée.

 

 

LA LEGENDE DE KASPAR HAUSER de Davide Manuli en salles le 11 septembre 2013 avec Vincent Gallo, Elisa Sednaoui, Silvia Calderoni, Claudia Gerini, Fabrizio Gifuni. Scénario : Davide Manuli. Producteurs : Bruno Tribbioli, Alessandro Bonifazi, Davide Manuli. Coproducteurs : Regione Autonoma della Sardegna, FourLab, Produzione Straordinaria, Regione Lazio. Image : Tarek Ben Abdallah. Musique : Vitalic. Décors : Giampietro Preziosa. Montage : Rosella Mocci. Costumes : Ginevra Polverelli. Son : Francesco Liotard. Distribution : Les Films A Un Dollar. Durée : 1h35.

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