L’argent. Le pouvoir. Les femmes. La drogue. Les tentations étaient là, à portée de main, et les autorités n’avaient aucune prise. Aux yeux de Jordan et de sa meute, la modestie était devenue complètement inutile. Trop n’était jamais assez…

 

♥♥♥♥

 

Le Loup de Wall Street affichePour paraphraser le Figaro de Beaumarchais, il vaut parfois mieux se presser de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer. L’expression sied bien à la dernière oeuvre de Martin Scorsese, Le Loup de Wall Street, adaptée du roman autobiographique de Jordan Belfort. La voix-off du film reprend ainsi la narration à la première personne de cet ancien courtier américain qui passa 22 mois en prison pour détournement de fonds et blanchiment à la fin des années 1990. De cette histoire tourbillonnante, le réalisateur de Taxi Driver et de Casino a tiré, avec le scénariste Terence Winter (Boardwalk Empire, Les Sopranos), une comédie folle de trois heures. Un film ogre et burlesque qui dévoile un pessimisme certain derrière la farce grasse, généreuse et distribuée, diront certains, ad nauseam. Ce pessimisme, coutumier du cinéma de Scorsese, ne surprend pas compte tenu de la trajectoire ici empruntée et déjà à l’œuvre dans Raging Bull, Les Affranchis ou encore Aviator. Une fois encore, ascension il y aura et chute il y aura. Ici pourtant, la chute ne s’opère pas au même niveau que tout ce qui la précède. Plus rapide et moins marquante, voire moins réussie que l’irrésistible montée de notre anti-héros, elle a même dans ses limites le mérite d’éviter tout parti pris favorable en faveur de Belfort (Leonardo DiCaprio). Le Belfort de Scorsese se relèvera, s’en sortira relativement bien au vu de ses méfaits. D’abord parce c’est ce qui s’est vraiment passé. Ensuite parce que le choix de moins s’attarder sur cette descente évite une compassion malvenue vis-à-vis de ce monstre fait de chair qui grossit devant nous sous le poids de ses excès. Le spectacle de toutes ces séances de drogue et de sexe, plus décomplexé et libre que véritablement choquant pour peu que l’on accepte le recul humoristique proposé, ne suffit-il pas à nous faire notre propre opinion ?

 

Le Loup de Wall Street Leonardo DiCaprio

 

S’il fait passer un message, Scorsese ne vise pas l’étude de mœurs. Le cinéma importe plus que le reste et pour cette raison, il joue aussi la carte du divertissement, ne lésinant pas sur les moyens et faisant déborder son cadre de couleurs et d’éléments clinquants. Il glamourise l’ensemble. Car il faut retenir l’attention sur une si longue durée et pour cela rendre l’image plus appréciable que les agissements qui l’habitent et la font mouvoir – la direction artistique est d’ailleurs remarquable. Surtout, dans sa cinquième collaboration avec Leonardo DiCaprio, le cinéaste ne pouvait – ne devait – que tirer le meilleur du talent et du magnétisme de son interprète/alter ego. Le comédien est extraordinaire dans la peau de cette raclure aussi charmante que méprisable, offrant probablement la prestation la plus courageuse et la plus démente de sa carrière. On savait l’acteur doué pour les drames, mais la partition comique et culottée que Leo dégoupille dans Le Loup de Wall Street relève davantage de ce qu’on attendrait du Jim Carrey d’I Love You Phillip Morris. Il faut le voir dans cette séquence hilarante et déjà culte, en pleine overdose de lemmons périmés avec son ami et bras-droit Donnie Azoff (excellent Jonah Hill). Si DiCaprio a plus souvent joué de sa voix et de son visage, il met en scène tout son corps comme jamais auparavant. Il compose même un négatif assez troublant du Teddy Daniels qu’il campait dans Shutter Island. Belfort est plein de santé, souriant et sexuellement débridé quand Daniels, dépressif et asexué depuis son veuvage, affiche une mine blafarde, mais tous deux arborent au final un visage pathétique et peu rassurant de l’Amérique moderne.

 

Le Loup de Wall Street Leonardo DiCaprio et Matthew McConaughey

 

Le duo Scorsese/DiCaprio, tout en s’amusant quitte à dépasser les bornes et se faire taper sur les doigts Outre Atlantique, livrent donc dans leur meilleure aventure à ce jour un portrait à double facette : celui d’un prince doublé d’un animal sauvage. Un jour, au pays de l’argent roi, un jeune homme ambitieux et sympathique se transforme en bête féroce en un éclair – moins de 10 minutes à l’écran, on n’a pas le temps de s’attacher à lui. Dès lors qu’il entre dans le royaume maudit des billets verts et des chiffres, justement symbolisé dans les premiers plans par un lion et la statue d’un taureau, Belfort est hypnotisé par son mentor, Mark Hanna. Ce dernier a les traits amaigris de Matthew McConaughey, époustouflant dans sa courte apparition, et brille de 1000 feux en sorcier des lieux prêt à jeter un sort à travers cette « poudre aux yeux » qu’il cite en se moquant. L’argent est ce par quoi tout commence et ce par quoi tout va terminer, mais il ne sera pas plus abordé ou montré indépendamment du reste. Seule la fin – cette jouissance insatiable – justifie les moyens et en moins de deux, Jordan baise à tout va, se drogue à tout va et vole son monde à tout va, de New York jusqu’à la Suisse. Tout cela en même temps et avec ses camarades qu’il a, à son tour, formé à « devenir les meilleurs » dans sa société Stratton Oakmont.

 

Le Loup de Wall Street Leonardo DiCaprio et Jonah Hill

 

Il hurle tel un lion rugissant durant ses discours pour galvaniser ses troupes – scènes tout de même un peu répétitives et moins efficaces dans la deuxième partie – et ‘‘partir en guerre’’ pour son propre profit. Parmi toutes les victimes concernées, seules les partisanes de l’empire Belfort prendront place à l’écran. Quant aux autres, ces « ploucs bons à bosser chez MacDo », on ne les verra jamais. Il n’y a pas de compassion pour le pauvre quidam qui s’est fait avoir comme il n’y a aucune pitié pour ceux qui ont laissé faire, voire encouragé de telles pratiques. Le plus grand coupable est peut-être tout simplement ce rêve américain illusoire que Scorsese n’a de cesse d’égratigner. On peut l’accuser de s’auto-parodier, de signer un pastiche des Affranchis. Pourtant, Le Loup de Wall Street ne s’impose pas comme une caricature de ces vieilles connaissances mais comme un double grossissant, sans doute plus amer. A la fin des Affranchis, Henry Hill/Ray Liotta ne regrettait rien de ses gestes et trahisons, réduit à vivre comme le commun des mortels. Jordan, lui, a encore moins appris de ses erreurs. Il revient devant une assemblée, prêt à recommencer et à hypnotiser à nouveau. Ce qui pouvait faire rire et fasciner au départ commence à ficher la trouille. Voilà pourquoi avec son pouvoir de séduction massif, ce Loup de Wall Street a tout de la maladie et du remède à la fois. De quoi devenir accro, tant qu’on s’en tient à un plaisir de cinéma.

 

 

LE LOUP DE WALL STREET de Martin Scorsese en salles depuis le 25 décembre 2013 avec Leonardo DiCaprio, Jonah Hill, Margot Robbie, Matthew McConaughey. Scénario : Terence Winter, d’après l’œuvre de Jordan Belfort. Producteurs : Martin Scorsese, Leonardo DiCaprio, Emma Tillinger Koskoff, Riza Aziz, Joey McFarland. Photographie : Rodrigo Prieto. Montage : Thelma Schoonmaker. Décors : Bob Shaw, Ellen Christiansen. Costumes : Sandy Powell. Directeur artistique : Chris Shriver. Superviseur des effets visuels : Rob Legato. Coordinateurs des cascades : Blaise Corrigan, George Aguilar. Compositeur : Howard Shore. Interdit aux moins de 12 ans. Distribution : Paramount Pictures, Metropolitan FilmExport. Durée : 2h59.


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