Livre/ Helmut Berger, autoportrait: critique

Publié par Olivia van Hoegarden le 13 avril 2015

Résumé : Helmut Berger, l’acteur explosif des Damnés, l’éphèbe bisexuel qui a incarné Ludwig, le Roi fou de Bavière, sous la direction de Luchino Visconti, a fait les beaux jours de la Jet Set et de ses débauches. Et il n’a jamais lâché prise. La preuve : il livre aujourd’hui son autobiographie épicée, enfin traduite en français, et agrémentée d’un chapitre à l’occasion de son 70e anniversaire et de la sortie de Saint Laurent en 2014.

 

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Helmut Berger autoportrait - couverture

Helmut Berger autoportrait – couverture

Helmut Berger, « l’âme damnée » de Luchino Visconti, « veuve » à 32 ans de ce prince des réalisateurs italiens, son amant magnifique, jaillit à nouveau dans la lumière. Ses mémoires transgressives et sulfureuses, d’après les propos recueillis par la journaliste allemande Holde Heuer en 1998, sont enfin traduites en français sous l’égide des éditions Séguier dans Helmut Berger, autoportrait. En bonus, un chapitre consacré à son 70e anniversaire. L’âge de la sagesse ? Pas sûr. Considéré comme « le plus bel homme du monde », Helmut se raconte. Il est né en Autriche en 1944, fruit d’une mère idolâtre et d’un père violent, la recette parfaite pour produire un homosexuel narcissique, avide de provocation et d’excès. Il se décrit aventureux, amoureux, grande gueule et sans tabou. Néanmoins, discipliné par son éducation, il commence par une école hôtelière imposée par son père. Mais sa sexualité double et sauvage le domine. Symptôme de ses envies de liberté, il tombe amoureux d’une jeune fille mais joue volontiers les travestis. Il émigre à Londres muni de ses ambitions : devenir acteur et mannequin. Dans le Swinging London des années 60, sa beauté, son corps sculptural, son abattage lui ouvrent toutes les portes, celles de l’argent, de la célébrité, de la Jet Set. Il séduit les plus jolies femmes (Marisa Berenson, Bianca Jagger, Britt Ekland), se laisse complaisamment photographier par les plus grands (David Bailey, Helmut Newton) et côtoie l’aristocratie décadente (Egon von Fürstenberg, Lord Patrick Lichfield). Rien ne le rebute : la drogue, l’alcool, les parties fines, tout l’attire. Il ne cache pas non plus son engouement pour les hommes, surtout intelligents et talentueux. Car sous ses dehors de gigolos, de « pédé » (sic), de parasite mondain, Helmut cherche le père et sait respecter le savoir lorsqu’il est administré autrement que par les coups.

 

Helmut Berger dans Les Damnes de Luchino Visconti (1969)

Helmut Berger dans Les Damnés de Luchino Visconti (1969)

 

C’est ainsi qu’il fait la connaissance de Luchino Visconti, aristocrate italien, riche et communiste. Le cinéaste est tendre, viril, sensuel, amoureux et surtout tolérant. S’ensuivent des années de luxe et de luxure. Sous la houlette du maître, Helmut devient un acteur fantastique qui explose toutes les barrières. Nul n’oubliera son incarnation de Martin von Essenbeck, héritier fantasmé de la famille Krupp sous le nazisme, qui se travestit en Marlène Dietrich et entretient une relation incestueuse avec sa mère, jouée par Ingrid Thulin. Il crève l’écran de ces Damnés (1969) aux côtés de Dirk Bogarde et Charlotte Rampling. Puis, vient Ludwig : Le crépuscule des dieux (1972) où il tient le rôle de Louis II de Bavière face à Romy Schneider en Sissi revisitée. Ensuite, c’est Violence et Passion (1974), œuvre testamentaire de Visconti, sorte de chemin de croix des amours bisexuelles. Le héros joué par Berger, se partage entre l’inclinaison d’une femme mûre (Silvana Mangano) et celle d’un intellectuel jaloux de sa solitude (Burt Lancaster).

 

Si toute sa vie se résume dans ces trois chefs-d’œuvre, le talent révélé par l’amour ambigu, tout l’intérêt de son existence réside finalement dans cette période viscontienne. Et ce n’est pas rien. Mais las, le cinéaste italien décède en 1976 et la carrière d’Helmut Berger se dissout dans le néant. Le reste, dans cet autoportrait, peut lasser à force de répétition : l’énumération des ‘people’ de 1965 à 2015, les comtesses, les princesses, les actrices, les milliardaires, le ski à Gstaad, les yachts, la vie de patachon, les hôtels de luxe, la vie incroyablement facile, l’argent et ce qu’il procure sans aucune arrière-pensée ni générosité. Pourtant, l’homme s’exprime honnêtement et ne cache pas ses failles, même s’il abuse des citations hagiographiques le concernant, et fait à chaque page reluire le miroir dans lequel il se contemple. Il est très « féminin », en fait des tonnes sur ses talents de décorateurs et son goût pour les belles choses, surtout si elles sont onéreuses (ses voyages, ses résidences). Mais quand on sait que sa carrière a décliné après la mort de Visconti, on ne peut qu’admirer la capacité de cet incroyable lutin de beauté à rebondir dans les filets du grand monde et de l’élégance.

 

Helmut Berger dans Saint Laurent de Bertrand Bonello (2014)

Helmut Berger dans Saint Laurent de Bertrand Bonello (2014)

 

On admire sa sagesse, le regard qu’il porte sur sa vie, et particulièrement lorsqu’il incarne, à l’aube de ses 70 ans, Yves Saint Laurent vieillissant dans le Bertrand Bonello (notre critique). Dans cette œuvre, présentée à Cannes et récipiendaire d’un unique César sur dix nominations, il se montre plein de folie et d’amertume, toujours grand acteur, toujours lui-même. On passe avec un sourire sur ses mots crus, les situations scabreuses qui furent le propre des années 60, jusqu’à l’époque sida. On aime aussi une évidente gentillesse et une forme de lucidité qui lui font adorer Romy Schneider et détester… Alain Delon. Tout est dit… dans les termes les plus descriptifs. Dans cet autoportrait se ressent cependant des défauts d’une interview à bâtons rompus, enregistrée et retranscrite sans volonté de construction, souvent répétitive. Toutefois, le personnage d’Helmut Berger est si représentatif du mode de vie d’une époque, que sa franchise et sa capacité de recul en font un symbole des merveilleux excès de la seconde moitié du XXe siècle. Une sorte de survivant qui sait tenir son rang.

 

 

  • HELMUT BERGER, AUTOPORTRAIT est disponible en librairie depuis le 5 mars 2015 aux Éditions Séguier.
  • Propos recueillis par Holde Heuer.
  • Traduit de l’allemand par Lars Kemper.
  • 332 pages
  • 21 €

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