Cannes 2015/ Tale of Tales de Matteo Garrone: critique

Publié par Guillaume Ménard le 15 mai 2015

Synopsis : Il était une fois trois royaumes voisins où dans de merveilleux châteaux régnaient rois et reines, princes et princesses : un roi fornicateur et libertin, un autre captivé par un étrange animal, une reine obsédée par son désir d’enfant… Sorciers et fées, monstres redoutables, ogre et vieilles lavandières, saltimbanques et courtisans sont les héros de ces contes.

 

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Tale of Tales - affiche

Tale of Tales – affiche

Lauréat du grand Prix du Jury pour Gomorra en 2008 et pour REALITY (notre critique) en 2012, Matteo Garrone devient un habitué du Festival de Cannes. Il foule de nouveau le sol cannois avec Tale of Tales, présenté également en Compétition officielle. Il s’agit d’un virage plutôt majeur dans la filmographie du réalisateur, qui s’attaque ici aux contes de Giambattista Basile, auteur italien du XVIIe siècle. Le Pentamerone, premier recueil de contes en Europe, constituait donc un défi intéressant pour une relecture à l’écran. L’œuvre s’ouvre sur une reine (Salma Hayek) et son roi (John C. Reilly) qui ne peuvent avoir d’enfants. Un homme leur annonce alors que pour accéder à leur requête, le roi doit tuer un monstre marin et sa dulcinée manger le cœur. Le ton est donné et respecte la dualité originelle du conte. Des histoires non destinées aux enfants, porteuses d’un message caché souvent moralisateur. La dureté de la vie au Moyen-Âge et l’acceptation de l’horreur viennent donc se heurter à notre époque contemporaine. L’expression « Il était une fois » règne ainsi dans chaque plan. Le récit est découpé en plusieurs segments narratifs, un roi fornicateur (Vincent Cassel) croit s’éprendre d’une dame dont il ignore la laideur, tandis qu’un autre seigneur (Toby Jones) développe une obsession pour une puce géante. On passe donc d’une histoire à une autre, fascinés et amusés, qui s’imbrique efficacement tel le récit-cadre du conte originel. Le vrai point fort de Tale of Tales est son visuel pictural. La photographie de Peter Suschitzky, collaborateur régulier de Cronenberg, est éblouissante. Le résultat impressionne par son esthétique revendiquée baroque, renvoyant à Rembrandt avec ses clairs-obscurs dans les intérieurs (le tableau Jacob bénissant les fils de Joseph) ou encore au peintre primitif Memling via sa représentation de la nudité féminine, souvent conciliée à la nature.

 

John C. Reilly et Salma Hayek - Tale of Tales de Matteo Garrone

John C. Reilly et Salma Hayek – Tale of Tales de Matteo Garrone

 

La mise en scène prend le spectateur par la main, passant des travellings émotionnels aux plans d’ensemble toujours dignes d’une toile. C’est donc un fabuleux découpage qui se déroule sous nos yeux fabriquant cette dimension magique. Les décors vêtent à la perfection les plans, souvent placés en amorce des éléments naturels, comme un arbre pour les extérieurs. Cette végétation s’impose face aux protagonistes et instaure le pouvoir de l’ancien sur les vivants, inhérents à leur caractère éphémère. Les costumes achèvent de convaincre par leur somptuosité et nous transportent immédiatement dans l’imaginaire du conte. Le point faible de Tale of Tales émane finalement de sa structure narrative souvent inégale, avec quelques longueurs illégitimes. Si les ressorts comiques et autres grivoiseries fonctionnent souvent à merveille, grâce en partie à Toby Jones et Vincent Cassel, renvoyant au Décaméron de Pasolini ou encore à Fellini, le sous-texte aurait gagné à être enrichi.

 

Toby Jones dans Tale of Tales de Matteo Garrone

Toby Jones dans Tale of Tales de Matteo Garrone

 

La symbolique, qui constitue déjà une règle du conte ne réserve qu’une réflexion assez pauvre sur les apparences et le désir. Certains chapitres trouvent une issue décevante alors qu’ils étaient porteurs de promesses. Un potentiel finalement gâché, alors que le réalisateur italien avait toutes les cartes en main pour signer un chef-d’œuvre intemporel. On salue bien sûr la composition toujours inspirée d’Alexandre Desplat qui contribue à cette ambiance si singulière, avec un score très poétique et des embuscades sonores oppressantes. Ces apports ne sauvent malheureusement pas un final au dénouement facile au goût d’inachevé. Tale of Tales est donc une surprise esthétique d’une beauté rare qui réserve son lot de rires avec des interprètes énergiques mais dont certains enjeux et rôles auraient gagné à être davantage développés (en particulier Stacy Martin et John C. Reilly). Un plaisir à ne pas bouder donc, notamment pour les amateurs de contes de fée, curieux de voir les origines sanglantes et perverses d’un genre aujourd’hui adressé aux enfants.

 

 

  • TALE OF TALES (Il Racconto dei Racconti) de Matteo Garrone en salles le 1er juillet 2015.
  • Avec : Salma Hayek, Vincent Cassel, Toby Jones, John C. Reilly, Shirley Henderson, Stacy Martin…
  • Scénario : Matteo Garrone, Edoardo Albinati, Ugo Chiti et Massimo Gaudioso, d’après le Penteramone de Giambattista.
  • Production : Matteo Garrone, Jean Lambadie, Jeremy Thomas…
  • Photographie : Peter Suschitzky
  • Montage : Marco Spoletini
  • Costumes : Massimo Cantini Parrini
  • Musique : Alexandre Desplat
  • Distribution : Le Pacte
  • Durée : 2h

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