Manglehorn de David Gordon Green: critique

Publié par CineChronicle le 9 juin 2015

Synopsis : Angelo Mangelhorn, vieux serrurier amer et désabusé, promène sa misanthropie à travers une petite ville du Texas. Englué dans la monotonie de son quotidien, ce solitaire endurci ne s’est jamais entièrement remis de la perte de l’amour de sa vie et vit reclus avec son chat, rare dépositaire d’une certaine forme d’affection de sa part. Pourtant, lorsqu’il est confronté à la possibilité d’une nouvelle relation amoureuse, Mangelhorn arrive à une croisée des chemins. Il devra choisir entre hanter un passé révolu ou reprendre une vie ancrée dans le présent.

 

♥♥♥♥♥

 

Manglehorn - affiche

Manglehorn – affiche

Manglehorn est comme une ode au talent d’un excellent acteur qui se fait plus rare sur les écrans, un conte sur les secondes chances. Présenté au festival de Venise un an après Joe, le nouveau drame de David Gordon Green est également centré autour d’un personnage principal en quête de rédemption, bien que le rythme soit devenu nettement plus posé et l’atmosphère plus légère. Al Pacino fait partie de ces monstres sacrés du cinéma hollywoodien qu’on ne rencontre quasiment plus dans leur habitat naturel, ces films marquant les esprits, voire leurs époques. Ces dernières années, la carrière de Pacino en est l’exemple, se cantonnant de film en film à incarner le portrait de personnages vieillissants. Après THE HUMBLING de Barry Levinson (notre critique), sorti en mars dernier, Mangelhorn se révèle un drame intimiste au scénario taillé sur mesure par Paul Logan, admirateur du travail de l’acteur depuis son plus jeune âge. Tel un vieux roi déchu, le personnage éponyme arpente une bourgade texane sans histoire, le regard posé sur un passé hors d’atteinte. Un amour perdu, un héritage dilapidé, qui n’existent plus que dans les souvenirs de ceux qui l’ont connu. Il entretient des relations plus que distantes avec ses descendants, qu’ils soient spirituel, comme son ancien protégé (Harmony Korine), camé bavard reconverti en proxénète à la petite semaine, ou biologique, comme son fils (Chris Messina), un trader arriviste qu’il méprise. Incapables de comprendre celui qu’il est devenu, ses proches n’ont d’yeux que pour celui qu’il était, figure mythique et inégalable qu’ils se plaisent à décrire lors de multiples petites anecdotes qui font office d’entractes.

 

Al Pacino dans Manglehorn

Al Pacino dans Manglehorn

 

Très référencé, Mangelhorn multiplie les clins d’œil à la filmographie de l’acteur, de L’épouvantail à Scarface, en passant par Serpico. De cette façon, il place le spectateur lui-même dans la position d’un de ces personnages mélancoliques, se remémorant l’aura qui émanait de lui, la magie de ces grands rôles. Angelo Manglehorn, serrurier émérite qui refuse la retraite, recherche la clé qui pourra enfin déverrouiller sa propre existence. Pendant ce temps, le spectateur observe son quotidien répétitif par le trou d’une serrure. Manglehorn s’assoit sur son canapé aux couleurs ternes. Manglehorn mange de la nourriture fade. Manglehorn regarde des émissions insipides. Manglehorn attend la mort. Il pense à son projet, s’embarquer avec son chat sur le bateau qu’il garde dans l’allée devant son petit pavillon, pour disparaître sur l’océan. Se dissoudre physiquement, tout comme il s’est d’ores et déjà dissous émotionnellement dans des abysses de remords et d’amertume.

 

Al Pacino et Holly Hunter dans Manglehorn de David Gordon Green

Al Pacino et Holly Hunter dans Manglehorn de David Gordon Green

 

Quelques moments de surréalisme se glissent dans cette accumulation de gestes et de situations ordinaires. Ainsi, la serrurerie se met parfois à trembler, laissant Mangelhorn impassible au milieu des centaines de clés inutiles qu’il a forgé. Plus tard, alors qu’il est sur le point de dévoiler un pan de ses sentiments naissants à une employée de banque qu’il rencontre chaque semaine (Holly Hunter), il est devancé par la sérénade d’un client, adressée à sa collègue. Victime de problèmes de rythme, cette poésie décalée manque presque toujours sa cible. Ces instants, parachutés sans prévenir à travers le récit, échouent à établir une connexion avec le spectateur, ou même avec l’ensemble. Mais si Mangelhorn traîne parfois en longueur, il parvient finalement à reprendre son souffle par le biais de l’alchimie qui se met en place entre le couple Pacino-Hunter, distillant une sensibilité nouvelle au cours de la seconde moitié du récit. Al Pacino livre ici une grande performance toute en retenue, jusque dans les accès de colère du personnage, mais loin des rugissements de rage qui étaient devenus sa marque de fabrique. Reste toujours à savoir si Mangelhorn constitue la clé qui le ramène vers les grands rôles de sa gloire passée…

 

Antoine Secondi

 

 

  • MANGELHORN réalisé par David Gordon Green en salles depuis le 3 juin 2015.
  • Avec : Al Pacino, Holly Hunter, Chris Messina, Harmony Korine, Natalie Wilemon, June Griffin Garcia, Rebecca Franchione, Edrick Browne…
  • Scénario : Paul Logan
  • Production : Christopher Woodrow, Molly Conners, Lisa Muskat, David Gordon Green, Derrick Tseng
  • Photographie : Tim Orr
  • Montage : Colin Patton
  • Costumes : Jill Newell
  • Musique : Explosions in the Sky, David Wingo
  • Distribution : The Jokers / Le Pacte
  • Durée : 1h37

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