La belle saison de Catherine Corsini: critique

Publié par Charles Amenyah le 18 juillet 2015

Synopsis : 1971. Delphine, fille de paysans, monte à Paris pour s’émanciper du carcan familial et gagner son indépendance financière. Carole est parisienne. En couple avec Manuel, elle vit activement les débuts du féminisme. Lorsque Delphine et Carole se rencontrent, leur histoire d’amour fait basculer leurs vies.

 

♥♥♥♥♥

 

La Belle Saison - affiche

La Belle Saison – affiche

Si on lui a souvent reproché de mettre en scène des personnages trop sombres, Catherine Corsini change aujourd’hui de ton avec La Belle Saison. Cette fable homosexuelle sur fond d’éveil du féminisme entre en résonance avec nos préoccupations actuelles et s’inscrit parfaitement dans l’air du temps. L’intrigue, à l’image des protagonistes, est comme scindée en deux : on oscille entre l’effervescence de la ville et les paysages d’éternité de la campagne. L’occasion de se livrer à des oppositions thématiques qui font écho aux questionnements des deux amantes : tradition ou modernité ? Liberté inconfortable ou confort aliénant ? Il est intéressant d’observer à quel point les personnages, en dépit de la pression sociale, semblent parfois s’interdire eux-mêmes le bonheur. Le paradoxe entre le courage politique et la difficulté d’assumer des combats plus intimes, est l’un des principaux ressorts de l’œuvre. Le militantisme affirmé de Carole (Cécile de France) jure avec son incapacité à gérer ses propres sentiments. Elle se bat pour être libre mais pénètre dans une relation de profonde dépendance avec Delphine (Izïa Higelin). Et Le personnage de Manuel est un révélateur de ses contradictions. Si La Belle Saison analyse la femme sous toutes ses aspérités, la gent masculine est laissée en périphérie. Les hommes sont ici les spectateurs désemparés de l’évolution de la condition féminine. Attachant, Kevin Azaïs campe l’amant éconduit et quelque peu dépassé par les événements. Le personnage de Manuel prend également de plein fouet cette soudaine libération de sa compagne. Cependant, les hommes ne fonctionnement pas ici comme des antagonistes des femmes, destinés à leur barrer la route. Ils sont attentifs à elles et tentent d’appréhender leurs revendications par le dialogue, même si celui-ci n’est pas toujours aisé.

 

Izia Higelin et Cecile de France dans La Belle Saison de Catherine Corsini

Izia Higelin et Cécile de France dans La Belle Saison de Catherine Corsini

 

La Belle Saison rend ainsi un hommage plein de tendresse aux féministes de la première heure. L’œuvre questionne l’être social de la femme tout autant que sa sexualité sans céder à la tentation victimaire ni trop idéaliser le combat féministe. D’où un travail de reconstitution rigoureux de la part de la réalisatrice, qui s’est tout de même autorisée quelques libertés. On voit par exemple les militantes sortir un jeune homme d’un hôpital psychiatrique ; une action qui avait en fait été menée par la FHAR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire) en Italie. En sacrifiant un peu de la véracité historique de son œuvre, Catherine Corsini en resserre plus efficacement les liens thématiques. On n’assiste donc pas à une reproduction rigide des hauts faits féministes ; c’est avant tout le dynamisme et la fraîcheur de cette période historique qui sont mis en avant.

 

La construction des décors épouse également cette logique ; la réalisatrice n’a pas succombé à la tentation de tout repeindre au goût de l’époque. On évite ainsi la profusion de pantalons pattes d’éph’ et de chemises à fleurs. Certains éléments ont été empruntés aux années 50, comme les papiers peints surannés de certains intérieurs, afin de ne pas tomber dans l’obsession du film d’époque. En cela, la partie se déroulant en ville est une franche réussite. On retient la scène de la réunion politique dans l’amphithéâtre. Une attention toute particulière a été accordée au casting de la figuration, lequel a privilégié des femmes réellement impliquées dans les mouvements féministes d’aujourd’hui.

 

Cependant, la séquence champêtre ne remplit pas tous ses objectifs. Il est vrai qu’elle introduit un intéressant jeu de perspectives. Car tout l’enjeu de La Belle Saison est de mettre en évidence le lien complexe entre l’Histoire et le monde de l’intime. Si la ville est la matrice de l’Histoire, la campagne est celle de la vie intérieure des personnages. Dans un jeu de miroirs admirable, Catherine Corsini oppose les turpitudes citadines à la paix et à la clarté champêtre. Mais si la ville est un lieu de combat et de pression sociale, la campagne, sous ses doux aspects, est le théâtre d’un conflit bien plus sauvage. Delphine part exprimer à Paris ce qu’elle veut être tandis que sa campagne natale la ramène à ce qu’elle est véritablement.

 

La Belle Saison de Catherine Corsini

La Belle Saison de Catherine Corsini

 

Catherine Corsini, bien au-delà de la dimension historique et féministe de son œuvre, semble interroger avec finesse l’enjeu caché de toute action politique : changer les hommes à défaut de pouvoir changer l’Homme ; vouloir bousculer l’ordre du monde sans pouvoir modifier ses propres désirs. On pourrait penser que sa mère (Noémie Lvovsky) est le principal frein au bonheur de Delphine. On retient une scène d’affrontement très intense entre la mère et Carole lorsque cette dernière lui révèle son amour pour sa fille. Mais au même titre que les personnages d’Antoine et de Manuel, la mère de Delphine vient en fait cristalliser la question de la prise de décision. Le véritable conflit est intérieur à Delphine et à Carole. L’une, plus jeune, est plongée dans un questionnement très tourmenté tandis que l’autre se connaît déjà mieux et affronte plus sereinement cette épreuve.

 

Bien sûr, l’un des intérêts du récit est de bousculer cette relation maîtresse-élève ; Delphine affiche certains traits de détermination tandis que Carole ne peut réprimer certains penchants régressifs. Là encore, la séquence champêtre opère des inversions qui donnent de l’intérêt à l’œuvre. Il est simplement dommage de ne pas lui avoir consacré le même soin que celui accordé à la reconstitution du Paris des années 70. Les chemises (trop) bariolées des paysans donne parfois un côté gaguesque à l’ambiance générale. Cette dimension enfantine est contrebalancée par une gestion très lyrique de la lumière – aspergeant parfois le spectateur de véritables pluies dorées – ainsi que par des scènes parfois très crues.

 

La Belle Saison de Catherine Corsini

La Belle Saison de Catherine Corsini

 

L’accouchement non censuré d’une vache ramène le spectateur à des choses élémentaires, tout autant que les scènes de travail à la ferme. Parfois, les oppositions sont trop évidentes : le monde paysan – principalement masculin – se révèle trop taciturne et attardé comparé au monde citadin, dominé par les femmes. Plus encore, ceux-ci semblent avoir beaucoup de mal à verbaliser leur problème tandis que les femmes paraissent plus promptes à extérioriser leur souffrance. À travers le père malade de Delphine, ou l’amant de Carole qui enchaîne les cigarettes, le modèle masculin se montre finalement en crise et plutôt moribond. Scène culminante de la séquence bucolique ; l’instant vivifiant où Carole et Delphine font l’amour dans un champ. Catherine Corsini revisite l’Eden et donne une promesse de renouveau. Toutefois, l’œuvre ne se termine pas en happy end. La raison en est que le combat, qu’il soit social ou intime, n’est pas terminé. Et la musique reflète cette idée. Les morceaux de Janis Joplin, Colette Magny et Joe Dassin permettent de rendre tout l’optimisme de l’époque, sa dimension à la fois transgressive et festive. Le groupe The Rapture renvoie à la modernité que Carole apporte dans l’austérité de la campagne. Enfin, la musique originale de Grégoire Hetzel, par son lyrisme, épouse les questionnements intérieurs de deux héroïnes trop souvent prisonnières d’elles-mêmes. Ainsi, plus encore qu’une histoire d’amour, La Belle Saison est un film très fort sur l’engagement.

 

 

 

  • LA BELLE SAISON réalisé par Catherine Corsini en salles le 19 août 2015.
  • Avec : Cécile de France, Izïa Higelin, Noémie Lvovsky, Kevin Azaïs, Laetitia Dosch, Benjamin Bellecour, Sarah Suco, Nathalie Beder, Calypso Valois, Jean-Henri Compère, Bruno Podalydès…
  • Scénario : Catherine Corsini, Laurette Polmanss
  • Production : Elisabeth Perez
  • Photographie : Jeanne Lapoirie
  • Montage : Frédéric Baillehaiche
  • Décors : Anna Falguères
  • Costumes : Jürgen Doering
  • Musique : Grégoire Hetzel
  • Distribution : Pyramide
  • Durée : 1h45

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