The Big Short de Adam McKay: critique

Publié par Eric Delbecque le 26 décembre 2015

Synopsis : Wall Street. 2005. Profitant de l’aveuglement généralisé des grosses banques, des medias et du gouvernement, quatre outsiders anticipent l’explosion de la bulle financière et mettent au point… le casse du siècle ! Michael Burry, Mark Baum, Jared Vennett et Ben Rickert : des personnages visionnaires et hors du commun qui vont parier contre les banques … et tenter de rafler la mise !

 

♥♥♥♥

 

The Big Short - affiche

The Big Short – affiche

Cette adaptation du livre de Michael Lewis, The Big Short : Inside the Doomsday Machine, par Adam McKay constituait un authentique défi. Le réalisateur de Anchorman, Very Bad Cops et scénariste d’Ant Man pouvait vite glisser dans la caricature militante et boursouflée du « vilain » capitalisme dans lequel il est cependant le premier à prospérer en parfait cinéaste hollywoodien installé et hypocrite. Ce n’est aucunement le cas. Réussite sans nuage que ce film en théorie difficile. La force de The Big Short (Le Casse du siècle) réside incontestablement dans la puissance de feu de ses acteurs. La crise financière de 2008 aux Etats-Unis demeure une matrice complexe à analyser même lorsque l’on sort de la projection : mais l’on saisit l’essentiel, c’est-à-dire la phénomène fatal de la titrisation qui permet de créer des titres financiers à partir de créances que sont par exemple les prêts immobiliers de citoyens américains les plus modestes. Ce n’est toutefois pas le centre de gravité du récit : la galerie de portraits l’est davantage parce qu’elle enseigne avec finesse comment se construit une crise financière et quels sont les ressorts de l’aveuglement collectif et de la malhonnêteté authentique de quelques-uns. On y découvre aussi comment une bande de précurseurs prend conscience dès 2005 que l’économie de l’Oncle Sam (et donc du reste de la planète) se trouve au bord du gouffre, à travers un processus qui ressemble à une sorte de grande enquête de terrain, racontée comme un thriller assoupli dans sa charge dramatique par les pointes d’ironie.

 

The Big ShortThe Big ShortThe Big ShortThe Big Short

 

Christian Bale alias Michael Burry nous offre un portrait très convaincant d’un as des mathématiques financières, asocial, qui partage finalement avec Batman la qualité d’enquêteur hors-pair. On ne peut d’ailleurs s’empêcher de penser ici au John Forbes Nash Jr d’Un homme d’exception de Ron Howard (2001). Il comprend l’imminence de la crise en prenant simplement le temps – comme il le formule lui-même – de regarder le réel… À savoir des indicateurs extrêmement concrets comme les taux de défaut de paiement dans les crédits immobiliers, attribués sans véritable vérification de ressources. On s’attache en quelques minutes à cet ex-neurologue ayant perdu un œil enfant, souffrant du syndrome d’Asperger et fondateur de Scion Capital. Dans le rôle de Jared Vennett, trader de la Deutsche Bank, opportuniste et cynique, Ryan Gosling fait merveille. Teint en brun et placide devant le chaos, le héros de La Faille manie l’humour froid avec justesse. Il explicite au passage la philosophie cardinale de Wall Street : la tragédie elle-même n’arrête pas le business, car la morale n’est pas un concept pertinent en économie… Les séquences à Las Vegas symbolisent lourdement l’économie casino qui hante la mondialisation, et la chute de Lehman Brothers est habilement traitée.

 

De son côté, Steve Carell est étonnant de précision et de fantaisie dans la peau de Mark Baum, un gestionnaire de fonds survolté dont on sent le conflit éthique sous-jacent relié à la mort de son frère. Il incarne le regard extérieur, critique et politique, à l’intérieur du film, et décrypte (avec Ben Rickert, joué par Brad Pitt) les enjeux humains réels de la crise des subprimes. Quant à Brad Pitt, il semble ici plus inspiré que jamais par le militant Robert Redford dans sa dénonciation infatigable des vices structurels de l’« American Way of Life and thinking ». Il n’hésite pas à casser son image en explorant le personnage de l’ancien financier revenu de tout, repenti, écolo et pensant que la NSA espionne toutes ses communications téléphoniques. Il tient le rôle du grand frère expert participant par affection à une partie d’un jeu qu’il réprouve.

 

The Big ShortThe Big ShortThe Big ShortThe Big Short

 

Notons au passage l’excellente prestation de Finn Wittrock (Noé) dans la peau de Jamie Shipley, et de John Magaro (Carol) dans celle de Charlie Geller. En louveteaux des affaires, ils rappellent comment débutent de « bons petits gars » qui veulent faire fortune, avant d’être confrontés aux géants new-yorkais arrogants de la finance. Ils renvoient à Leonardo DiCaprio avant son ascension et sa chute dans LE LOUP DE WALL STREET de Martin Scorsese – notre critique). La musique appuie magistralement le rythme émotionnel des scènes, contribuant ainsi à la dynamique de l’intrigue. Au final, 130 minutes qui ressemblent à un bolide lancé dans nos neurones pour produire des effets lents, si l’on veut bien prendre le temps de réfléchir aux bases élémentaires du système économique contemporain. Pas de grandiloquence idéologique ou de théorie du grand soir, mais le point de départ possible d’une méditation réformiste. Une interrogation nécessaire sur les chemins d’amélioration d’une structure socio-économique qui ne réagit jamais bien aux envies de table rase mais exige patience et intelligence…

 

 

 

  • THE BIG SHORT (Le Casse du siècle) réalisé par Adam McKay en salles le 23 décembre 2015.
  • Avec : Christian Bale, Steve Carell, Ryan Gosling, Brad Pitt, Hamish Linklater, John Magaro, Rafe Spall, Jeremy Strong, Marisa Tomei, Melissa Leo, Finn Wittrock
  • Scénario : Adam McKay, Charles Randolph d’après le livre The Big Short: Inside the Doomsday Machine de Michael Lewis
  • Producteurs : Dede Gardner, Brad Pitt, Jeremy Kleiner, Armon Milchan
  • Photographie : Barry Ackroyd
  • Décors : Clayton Hartley
  • Costumes : Susan Matheson
  • Montage : Hank Corwin
  • Musique : Nicholas Britell
  • Distribution : Paramount Pictures
  • Durée : 2h10

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