Casablancas, l’homme qui aimait les femmes de Hubert Woroniecki : critique

Publié par Laurianne de Casanove le 12 juin 2016

Synopsis : En créant l’agence Elite en 1972, John Casablancas invente le concept de « top model ». Né aux États-Unis dans une famille d’origine catalane ayant fui la Guerre civile espagnole, cet entrepreneur visionnaire et ambitieux va découvrir les plus grands mannequins des années 90, de Naomi Campbell à Iman, en passant par Karen Mulder ou encore Linda Evangelista. Doté d’un vrai talent pour repérer le potentiel des candidates au mannequinat, il révolutionnera le milieu et marquera son époque. Sa vie personnelle et professionnelle a néanmoins souvent provoqué la polémique. Son goût prononcé pour les jeunes femmes et la morale parfois douteuse de cette industrie, ont alimenté la rumeur.

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Casablancas l'homme qui aimait les femmes - affiche

Casablancas l’homme qui aimait les femmes – affiche

Le titre du documentaire d’Hubert Woroniecki peut rappeler le célèbre film de François Truffaut sorti en 1977, mais la comparaison s’arrête là. Si L’homme qui aimait les femmes est un hommage à l’Autre sexe, il n’est finalement que le portrait complaisant d’un coureur. John Casablancas, fondateur de l’agence Elite, aimait les femmes avant tout comme un collectionneur de voitures astique ses bolides ou un éleveur prend soin de son cheptel. Woroniecki a lui-même été booker pour Elite entre 1993 et 1997. Il était chargé de gérer la carrière des mannequins, à l’instar d’un agent pour un comédien. C’est après avoir quitté le métier à la fin des années 2000 qu’il a l’idée de ce film. Il contacte alors Casablancas qui lui donne un accès illimité à ses archives personnelles : vidéos, photos, etc. Tous ceux qui ont connu les années 90 se souviennent du phénomène des top models. Ces nouvelles amazones avaient à l’époque supplanté les stars de cinéma dans le coeur du public. Cindy, Naomi, Linda, plus besoin de noms de famille, ces femmes ont tant marqué les esprits que leur seul prénom faisait rêver. À l’idée de découvrir le portrait de l’homme qui les a lancées, on pense donc success story comme seuls les États-Unis en ont le secret, mais aussi mode et pop culture, glamour et sexy. Il y a un peu de cela dans Casablancas, l’homme qui aimait les femmes, mais cette forte odeur de testostérone rend le héros de ce documentaire plutôt antipathique. Dès lors, loin des paillettes, des flashs et des défilés, on découvre un monde machiste où les femmes sont des objets. Le logo de l’agence résume à lui seul le problème ; on apprend en effet que celui-ci a été conçu par le graphiste suisse Malcolm Towsend, comme un symbole phallique. Les deux « E » sont les testicules, entre lesquels le « l », le « i » et le « t » sont fièrement dressés. Cette dimension aurait pu rendre le documentaire passionnant mais il semble que cette lecture ait échappé à Hubert Woroniecki. Pourtant, tout est là : de cette photo où Casablancas trône entre deux jolies filles, portant un t-shirt sur lequel est écrit « Property of John Casablancas », à cet extrait de reportage où la journaliste évoque un casting en expliquant que « la chasse continue sans relâche, parfois récompensée par la capture d’une belle proie ».

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Casablancas, l'homme qui aimait les femmes

Casablancas, l’homme qui aimait les femmes

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Hubert Woroniecki indique lui-même ne pas avoir voulu faire un travail journalistique. Dommage, car c’est cela qui manque à son documentaire. Le réalisateur traite ce récit – qui se veut pourtant entièrement vrai – comme une fiction ; une petite histoire qui n’engage à rien. Mais cette manie de ne pas poser de question, de ne pas mettre en perspective ce qui se dit, finit par agacer. Particulièrement au moment du scandale qui a éclaboussé Elite en 1999. Cette année-là, Donal MacIntyre, journaliste de la BBC, diffuse un reportage qu’il a tourné en caméra cachée au sein de l’agence. Il accuse les agents d’exploiter sexuellement de très jeunes mannequins et parle drogue et prostitution. Que doit-on en penser ? Dans ce film, pas grand-chose. Le spectateur n’a que la version de Casablancas qui résume la situation de façon expéditive : il est « dégoûté », son associé Gérald Marie de Castellac est un « enfoiré » et le reporter « infect ». Dans les faits, sachez qu’une contre-enquête, réalisée par la BBC elle-même, a révélé plus tard que le sujet avait été en grande partie « bidonné ».

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En faisant de Casablancas son unique narrateur, le réalisateur pousse le spectateur a adopté son seul point de vue. Bien sûr, il est intéressant de vivre cette incroyable réussite de l’intérieur ; suivre une telle ascension, tomber avec son protagoniste, se redresser et avancer comme il l’a fait, est toujours inspirant. Mais dans le cas présent, le public peine à éprouver la moindre empathie pour John Casablancas. Le fait d’ajouter des scènes d’animation au récit augmente encore cette distance. Le fondateur d’Elite devient un personnage de cartoon qui perd son pucelage sur une plage cannoise ou bien se fait plaquer par Stephanie Seymour (elle a 18 ans, il en a 44). Difficile de s’émouvoir. On regrette aussi que l’homme n’apparaisse jamais face caméra. Découvrir son visage vieilli, regarder dans ses yeux, tout cela aurait pu rendre Casablancas plus sympathique, ou du moins, plus humain. Notons néanmoins que ceci n’est pas un choix du metteur en scène. Woroniecki précise que le texte accompagnant le film a été écrit en 2011 ; le créateur d’Elite avait enregistré à l’origine une voix témoin. Sa mort, deux ans plus tard, a fait hélas de cet essai la version finale du projet.

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Malgré ces nombreux défauts, on peut saluer la musique originale composée par Tahiti Boy and the Palmtree Family, groupe électro pop français, qui donne à l’ensemble un supplément d’âme. Le fait d’avoir utilisé un morceau de The Strokes dans l’épilogue est également un choix judicieux. Faire correspondre symboliquement la fin de la carrière de John Casablancas avec le début de celle de son fils, Julian, le chanteur du groupe en question, est particulièrement bien vu. Il est aussi intéressant de découvrir comment cet homme a créé le phénomène des top models inspirés des méthodes utilisées par les producteurs américains durant l’âge d’or d’Hollywood. En contrôlant chaque détail de leur vie privée, Casablancas a fait de ces femmes des stars et non de simples images figées à jamais sur papier glacé. Un coup de génie qui a fait sa fortune et la leur. On peut revoir ainsi avec plaisir les débuts d’une Naomi Campbell ou bien d’une Linda Evangelista qui acceptait encore de « sortir de son lit pour moins de 10 000 dollars par jour ». Des catwalks aux couvertures des magazines, en passant par les clips vidéos comme Freedom 90 et Too Funky de George Michael, ces « supermannequins » ont régné en maître sur les années 90 et alimenté la pop culture. Aussi, éprouve-t-on toujours un brin de nostalgie en admirant leurs beaux visages.

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  • CASABLANCAS, L’HOMME QUI AIMAIT LES FEMMES (Casablancas The Man Who Loved Women) écrit et réalisé par Hubert Woroniecki en salles le 29 juin 2016.
  • Avec : John Casablancas, Naomi Campbell, Cindy Crawford, Linda Evangelista, Stephanie Seymour, Kelly Emberg, Carol Alt, Iman, Paulina Porizkova, Janice Dickinson, Christie Brinkley, Jeannette Christiansen, Gerald Marie…
  • Production : Realitism films
  • Monteurs : Jacqueline Mariani, Seamus Haley, Hubert Woroniecki
  • Son : Armelle Mahé, Patrice Grisolet
  • Distribution : UFO Distribution
  • Musique : Tahiti Boy
  • Durée : 1h29

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