Zombie Zombie - Cosmic Neman, Etienne Jaumet (au centre), Jerome Lorichon

Zombie Zombie – Cosmic Neman, Etienne Jaumet (au centre), Jerome Lorichon / Crédit Gilbert Cohen

Zombie Zombie, qui a souvent clamé son attachement au cinéma, signe aujourd’hui la bande originale intense d’Irréprochable, premier long métrage de Sébastien Marnier. Ce très bon thriller psychologique est centré sur une Marina Foïs tortueuse et calculatrice, prête à tout pour pour récupérer la place qu’elle estime être la sienne. Belle rencontre avec Etienne Jaumet, cofondateur et saxophoniste de ce groupe électro-rock progressif qui démontre ici tout leur talent et surtout cette volonté persistante d’élargir leur expérience musicale. 

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Irreprochable - pochette

Irreprochable – pochette

CineChronicle : Zombie Zombie signe aujourd’hui une BO sombre et atmosphérique. Comment s’est faite cette rencontre avec Sébastien Marnier qui marque ses débuts derrière la caméra ?

Etienne Jaumet : Sébastien avait écouté notre précédente bande originale pour Loubia Hamra. Ce film franco-algérien n’est pas sorti en salles, il n’a été projeté que dans certains festivals. Peut-être qu’il sortira un jour en DVD. Toujours est-il que Sébastien a été séduit par la musique qui portait le film. Il avait cette quête et avait tenté de travailler avec un autre artiste avant nous, sans doute plus classique dans la musique de films, mais cela n’a pas fonctionné. Nous lui avons apporté cette touche différente qu’il attendait.

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CC : Comment s’est déroulée votre collaboration ensemble ? Sur quel matériel avez-vous travaillé ?

EJ : 90% du film était déjà monté. C’est encore mieux car nous sommes moins dans l’abstraction d’un scénario ; nous avons pu rapidement capter l’ambiance et apporter une valeur ajoutée. Ce n’est pas un travail d’illustration, bien au contraire. On a créé cette musique comme un personnage à part entière, comme si elle dialoguait avec les images et les émotions, parfois contradictoires, parfois en soutien. Sébastien avait des idées assez claires : il voulait une musique froide et distante avec des thèmes très forts. Il désirait aussi peu de rythmique, ce qui est parfois problématique car il y a deux batteurs dans le groupe. On a donc compensé par des rythmiques un peu froides sachant que certains thèmes étaient imposés, comme la scène dans la boite de nuit, les bruits de fond dans un restaurant, la musique un peu house dans la voiture avec des lumières qui s’allument partout. Il fallait parvenir à garder notre personnalité sans s’éloigner du sujet. Ce fut des contraintes, mais très stimulantes. Au départ, il nous a fait écouter quelques musiques installées sur certaines parties. Nous avons composé ensuite 5-6 morceaux très spontanément à partir des images, de l’ambiance, des dialogues.

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CC- Vous avez réussi à retranscrire les variations du personnage de Marina Foïs, avec cette caméra de Sébastien Marnier focalisée en permanence sur elle. Comment avez-vous abordé cette approche psychologique et sensorielle ?

EJ : Oui, tu as parfaitement saisi. C’est un film sur la dérive d’un personnage où les apparences sont justement trompeuses. Sous ses apparences irréprochables, elle ment effrontément sans qu’on le sache. C’est incroyable ce qu’elle parvient à dire avec un tel aplomb ; elle croit même à ses propres mensonges. Cela ne transparaît pas à l’écran car elle doit convaincre ceux qu’elle côtoie et les spectateurs. On souhaitait montrer ce dysfonctionnement dans la musique et souligner « attention, méfie-toi, ce que tu vois n’est pas forcément la vérité ». C’est vraiment le son qui donne cette sensation.

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Irreprochable de Sebastien Marnier

Irréprochable de Sébastien Marnier

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CC : La mélodie est en effet une plongée lente et répétitive : de Running à cette combinaison dissonante d’instruments dans Folie Furieuse I qui souligne la rupture. Finalement, les titres se raccrochent comme des wagons à toute cette froideur électronique mais ne se ressemblent pas. Comment avez-vous contrebalancé les différentes ambiances ?

EJ : Ce rendu a été possible car nous avions très peu de temps. Ce fut une contrainte pour Sébastien, mais pas pour nous. Nous étions même contents. Faire la composition, l’enregistrement et le mixage en un mois, cela correspond à notre façon de fonctionner, toujours très spontanée. La plupart des morceaux, que tu peux entendre dans le film et en téléchargement, ont été conçus rapidement. Nous avons quand même pris le temps de réadapter les compositions sur les images. Tout ce travail impulsif donne finalement beaucoup d’unité au disque. Nous n’avons pas énormément d’instruments ; ce n’est pas comme si nous avions un orchestre à cordes. Nous ne sommes que tous les trois, avec beaucoup de souplesse dans la composition. Mais Sébastien était présent à toutes les étapes. Ce qui m’a surtout surpris, c’est sa maturité par rapport à ce premier film. Ce n’est pas un musicien, mais il a su communiquer ses envies et ce qu’il ne voulait pas. Cela nous a également permis d’avancer plus vite. Il sait déjà à peu près ce qu’il veut, c’est parfait. Notre musique est ici un personnage supplémentaire, invisible, qui donne une autre lecture aux images.

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CC: Les notes et le personnage de Marina Foïs forment d’ailleurs une même entité…

EJ : Oui, les notes sont habitées. Marina est vraiment formidable dans ce film. J’espère qu’on va lui donner des rôles de cette trempe. En la découvrant ici, je me suis dit que c’était une grande actrice. Elle s’est beaucoup donnée, à travers les scènes de sexe, lorsqu’elle court, sans maquillage face à la caméra. Elles ne sont pas nombreuses les actrices capables de donner autant de leur personne. On éprouve beaucoup d’empathie pour son personnage assez odieux. Pour réussir, elle est capable de tuer quelqu’un ; une jeune femme absolument charmante en plus. Mais on parvient à ressentir de la compassion pour elle. Elle ne se plaint pas, elle avance, avec ses moyens. On peut se retrouver en elle. Dans sa haine de l’autre, on parvient malgré tout à se reconnaître. C’est très troublant. Il y a quelque chose qui nous relie à elle dans ses relations et son combat au quotidien. C’est quelqu’un de fort et on a envie qu’elle réussisse. Pourtant, on ne peut approuver son geste et ses actions ; c’est ce qui rend crédible son personnage. J’ai ressenti la même chose avec Orange Mécanique de Kubrick à travers ce type ultra-violent qui commet ses actes par plaisir. Mais lorsqu’il est attrapé à la fin et qu’on le torture pour le pousser à un air gentil, tu ne peux t’empêcher d’éprouver un sentiment. Les films qui représentent la violence pour la violence ne me touchent pas. C’est aussi la force d’Irréprochable ; ce n’est pas un personnage complètement froid qui réagit seulement par intérêt. Son prochain film sera d’ailleurs plus violent, carrément dans l’escalade.

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CRÉATION SPONTANÉE

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CC: La musique installe justement cette atmosphère angoissante et dépressive, tout en donnant un cachet rétro, déconnecté de la réalité. Elle se colle aussi aux costumes et à certains décors vintage. Quelles ont été vos inspirations, hormis celles qui font partie intégrante du parcours de Zombie Zombie ?

EJ : C’est intéressant ce que tu dis car certains ont reproché justement les costumes ringards qu’elle porte, alors que j’adore complètement. C’est ce qui donne l’humanité au personnage, il n’est pas lisse. Quant à l’inspiration, je dois t’avouer que nous ne fonctionnons pas de cette manière. Les gens veulent toujours qu’on ait des influences. Il y en a bien sûr, mais elles ne sont jamais recherchées. Nous composons très rapidement, spontanément, donc nous n’avons pas le temps de réfléchir à ce qu’on veut faire. Et puis, même si je suis musicien, je ne sais pas tout jouer ; je suis incapable de faire un blues à la John Lee Hooker par exemple. Nous faisons donc avec ce que nous avons comme instruments analogiques, qui comptent beaucoup de personnalités sonores. Ils renvoient bien sûr à d’autres artistes mais ils donnent surtout de nombreuses possibilités d’improvisation, de réactivité et de spontanéité. C’est ce que j’ai toujours recherché : une création spontanée.

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CC : Le groupe a pourtant toujours voué une adoration pour le cinéma de genre des années 1970-80 comme Carpenter et Romero. Par cette BO, souhaitez-vous aujourd’hui davantage élargir les champs de vos possibilités, notamment pour le grand écran ?

EJ : Bien sûr, complètement. Nous avons axé au départ la communication sur ces références, c’était plus simple pour les journalistes de nous identifier. Nous sommes attachés à la musique de films, mais ce qui nous intéresse, c’est vraiment la diversité des expériences. La première bande originale que nous avons composée était pour un film franco-algérien sur la guerre d’Algérie à Alger ; cela n’a donc rien à voir avec le cinéma de genre. Irréprochable se rapproche davantage du thriller, donc de l’univers pour lequel les journalistes nous ont référencés. Mais nous avons fait des compositions très différentes assez rapidement. Nous avons collaboré avec un cirque moderne dans le cadre de notre précédent album qui s’appelle Slow Futur. Nous avons travaillé et travaillons toujours beaucoup avec l’Art contemporain, notamment avec Xavier Veillant. Cet artiste va représenter la France l’année prochaine à Venise. De mon côté, je joue du saxophone qui n’est pas particulièrement un instrument de film d’horreur.

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