Lucky de John Carroll Lynch : critique

Publié par Erwin Haye le 11 décembre 2017

Synopsis : Lucky est un vieux cow-boy solitaire. Il fume, fait des mots croisés et déambule dans une petite ville perdue au milieu du désert. Il passe ses journées à refaire le monde avec les habitants du coin. Il se rebelle contre tout et surtout contre le temps qui passe. Ses 90 ans passés l’entraînent dans une véritable quête spirituelle et poétique.

♥♥♥♥

 

Lucky - affiche

Lucky – affiche

Un soir de septembre 2017, une étoile brillant depuis plus de soixante ans dans le ciel hollywoodien s’est éteinte, fatiguée par une vie fabuleusement remplie. Harry Dean Stanton n’avait peut être pas le niveau de notoriété d’un Marlon Brando mais il a eu, sans conteste, l’une des plus belles carrières de l’histoire du cinéma américain. De ses débuts dans le Hollywood classique des années 50, l’éternel second couteau a roulé sa bosse sur plus de deux-cents films et a souvent accroché le bon wagon. En côtoyant les plus grands il a fini par en devenir un, notamment en incarnant Travis Henderson dans Paris, Texas de Wim Wenders. Les années passant l’acteur a conservé, malgré l’approche inéluctable des quatre-vingt dix printemps, un rythme de croisière impressionnant en enchaînant les apparitions sur le petit et grand écrans. Sa présence dans la troisième saison de Twin Peaks et son rôle principal dans Lucky annonçaient son ultime tour de piste, ce sera finalement son chant du cygne. Bien plus qu’un film posthume, Lucky est une déclaration d’amour au génie d’Harry Dean Stanton. Spécialement pensé et réalisé pour l’acteur nonagénaire, le film de John Carroll Lynch, acteur vu dans ZodiacShutter Island ou encore Le Fondateur, est le baroud d’honneur poétique que méritait ce monstre discret du cinéma. Accompagné à l’écriture par Drago Sumonja, le scénariste Logan Sparks offre à son vieil ami l’occasion de jouer son propre rôle, celui d’un homme sensible, profondément attendrissant, qui se sait au crépuscule de sa vie. Harry Dean Stanton n’interprète pas Lucky, il est Lucky. Seul face au spectre de la mort, l’homme coiffé d’un Stetson entame un dialogue existentiel avec son double cinématographique. Sous forme de clin d’œil à son personnage dans Paris, Texas, Stanton traîne son corps décharné au cours de longues marches silencieuses dans des décors désertiques à la portée quasi métaphysique et redevient, l’espace d’un instant, l’unique centre d’attention du récit. Opportunité que l’on lui a rarement accordé au cours de sa riche et longue carrière.

 

David Lynch et Harry Dean Stanton - Lucky

David Lynch et Harry Dean Stanton – Lucky

 

Comme un dernier rendez-vous de bons copains, Lucky permet à Harry Dean Stanton de convoquer de vieilles amitiés cinématographiques. David Lynch qui l’a dirigé à de nombreuses reprises, démontre une nouvelle fois ses aptitudes à être devant la caméra tandis que Tom Skerritt, qu’il a croisé sur le tournage de Alien, le huitième passager, passe une tête le temps d’une scène comme pour saluer un ancien équipier de vaisseau. Avec une distribution d’impact-players cinq étoiles regroupant Ed Begley Jr., Barry Shabaka Henley, Beth Grant et John Carroll Lynch, cette fois-ci affairé à la réalisation, Lucky démontre d’une fort belle manière que les « petits rôles » de cinéma, à l’image de Stanton, ne sont pas forcément proportionnels au talent des comédiens qui les interprète.

 

Disposant d’un budget limité et d’un temps de tournage restreint à dix-huit jours afin de ménager son acteur, il ne sera pas nécessaire d’épiloguer sur la mise en scène parfois répétitive et systématique de John Carroll Lynch. L’acteur-réalisateur est pardonné de ces petits défauts car dans ce duel au soleil entre le vieil homme et la mort, il donne à Harry Dean Stanton la chance de filer par la grande porte et d’accéder, un peu plus, à une forme d’éternité. Grâce à Lucky, la dernière image de ce formidable acteur sera celle d’un regard caméra empli d’une quiétude qui émeut aux larmes. Se présentant une ultime fois aux spectateurs, il peut enfin partir au loin, comme à la fin des grands westerns hollywoodiens, dans l’immensité du désert où il semblait tellement s’y plaire. See you, lonesome cowboy.

 

 

 

  • LUCKY
  • Sortie salles : 13 décembre 2017
  • Réalisation : John Carroll Lynch
  • Avec : Harry Dean Stanton, David Lynch, Ron Livingston, Ed Begley, Jr., Tom Skerritt, Barry Shabaka Henley, James Darren, Beth Grant…
  • Scénario : Logan Sparks, Drago Sumonja
  • Production : Greg Gilreath, Adam Hendricks, John Lang, Logan Sparks, Drago Sumonja, Danielle Renfrew Behrens, Ira Steven Behr, Richard Kahan
  • Photographie :Tim Suhrstedt 
    Montage : Slobodan Gajic
  • Décors : Almitra Corey
  • Costumes : Joseph McCorkle
  • Distribution : KMBO Films
  • Durée : 1h25

 

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