Blu-ray / Jugement à Nuremberg de Stanley Kramer : critique

Publié par CineChronicle le 23 janvier 2019

Synopsis : À Nuremberg, au sortir du second conflit mondial, quatre juges allemands comparaissent devant la justice américaine afin de répondre de leurs crimes de guerre. Le président des débats, le juge Dan Haywood, tente de comprendre ce qui a pu motiver leurs actes, et, plus généralement, l’aveuglement de tout un peuple face aux horreurs commises.

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Jugement a Nuremberg - BR

Jugement à Nuremberg – BR

En 1948, à Nuremberg, le public commence déjà à se désintéresser des crimes contre l’humanité, et la Guerre froide pointe son nez. Dans une Allemagne encore ravagée, le juge Dan Haywood (Spencer Tracy) arrive de son Maine qu’il n’a jamais quitté pour présider le procès des magistrats nazis, sur leur complicité de crimes contre l’humanité, notamment sur les lois raciales ou la stérilisation forcée des “indésirables”. Parmi les accusés, Ernst Janning (Burt Lancaster), un juriste de renom devenu ministre de la Justice du Troisième Reich… En 1961, presque tous les condamnés de Nuremberg ont été libérés pour raison d’État mais le procès d’Adolf Eichmann se tient la même année à Jérusalem. L’essai de Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem, ne paraîtra que deux ans plus tard et pour autant, Abby Mann, en adaptant un épisode de la série télé Playhouse 90, résume toutes les problématiques des procès de Nuremberg. Comment des magistrats ont-ils pu, en leur âme et conscience, devenir les instruments de crimes contre l’humanité ? L’amour de leur patrie et les circonstances de l’époque justifient-elles leurs actes ? Les Américains imposent-ils une justice de vainqueurs ? Faut-il oublier ces crimes et cette époque pour faire face à d’autres périls et pour reconstruire l’Allemagne ? Le casting de l’oeuvre compte tant de stars qu’il tient de la constellation. Spencer Tracy est admirable en juge de province américain hiératique à sa tribune, pressé de toutes parts et tentant de saisir la conscience collective du pays ; il est face à Burt Lancaster, superbe en magistrat muré dans son silence et sa dignité mais que l’on devine dévoré par la culpabilité, qui annonce sa magistrale performance dans Le Guépard. Autour d’eux, Richard Widmark (Le Carrefour de la Mort) en procureur déterminé à faire rendre gorge aux nazis ; Maximilian Schell (Le Bal des Maudits) qui remporte avec brio son Oscar en avocat passionné mais flirtant avec la complaisance ; la légendaire Marlène Dietrich en veuve drapée dans sa dignité et tentant de prouver que les Allemands ne sont pas des monstres. Dans des secondes rôles, il faut compter Judy Garland (Le Magicien d’Oz), Werner Klemperer (Papa Schultz) ou William Shatner (Star Trek). Montgomery Clift (Tant qu’il y aura des hommes), alors en plein descente aux enfers, confisque l’attention du spectateur dans son unique scène, terriblement marquante, l’une de ses dernières au cinéma.

 

Jugement a Nuremberg

Jugement à Nuremberg

 

À la caméra, Stanley Kramer. Il a déjà prouvé qu’il n’avait pas peur de prendre des sujets difficiles (le racisme dans La Chaîne, la guerre atomique dans Le Dernier Rivage, le fanatisme religieux dans Procès de Singe) et il en prendra encore (Devine qui vient dîner…). Pendant trois heures, avec un noir et blanc installant la solennité des débats, Kramer s’escrime à retranscrire toute la tension qui irradie du prétoire, par une série de champs-contrechamps, de zooms et des plans rapprochés. Le réalisme est de mise. Si la traduction simultanée anglais/allemand est escamotée par un zoom progressif très élégant, Jugement à Nuremberg sera l’un des premiers films grands publics à utiliser des images issues des camps de concentration, au cours d’une séquence insoutenable.

 

Le script d’Abby Mann lui a valu un Oscar, et il ne met pas en scène que les duels entre juge et accusé, avocat et procureur ; chacun est en proie à sa propre culpabilité. Le film s’ouvre sur des images d’archives, celle de la destruction de la swastika qui trônait sur le Palais des Congrès de Nuremberg ; trois ans plus tard, la ville est encore en ruines, peuplée des fantômes du passé et les Allemands, partagés entre servilité envers les vainqueurs et fierté bafouée, n’ont qu’un refrain à la bouche : “Personne ne savait ce qu’il se passait”, sans convaincre le juge américain, qui se voit encore rétorquer que l’Allemagne a besoin d’oublier pour se reconstruire… Cela va de la noble résilience du personnage de Marlene Dietrich au négationnisme assumé des accusés ; le seul à assumer sa culpabilité est Ernst Janning.

 

Jugement a Nuremberg

Jugement à Nuremberg

 

Mais le fait est que les Américains ne sont pas présentés comme des libérateurs. Ils ont leurs propres fanatiques, ceux qui comprennent qu’on ait sacrifié la justice devant la crise, et les généraux poussent le juge à faire une croix sur la justice, pour permettre à l’Allemagne reconstruite de devenir une véritable alliée contre le communisme. S’ils mettent aujourd’hui les nazis au ban, ils ne sont pas des anges. L’avocat de la défense leur renvoie aux bombardements sur l’Allemagne, à Hiroshima et Nagasaki, à l’eugénisme encore pratiqué aux États-Unis, à leur apathie face à la montée d’Hitler… Mais c’est Stanley Kramer qui pointe le pire doigt accusateur. Lors de la projection des images des camps, alors que le procureur décrit les exécutions de Juifs, le plan suivant montre un policier militaire afro-américain renvoyer un regard accusateur à la caméra. Tout le monde est coupable, rien n’est tout noir, rien n’est gris.

 

On aurait été tenté, à première vue,  de balayer Jugement à Nuremberg comme un film trop daté. Ce serait ne pas rendre justice à l’un des sommets du film judiciaire, sorti dans une époque féconde qui a vu Douze Hommes en Colère, Autopsie d’un Meurtre, Du Silence et des Ombres… Le film frappe par sa modernité et son message cinglant, renvoyant dos à dos Allemagne nazie et États-Unis des années 1960, tous deux parés à sacrifier la démocratie sur l’autel de la raison d’Etat et du péril rouge.

 

Arthur de Boutiny

 

 

Blu-ray : On découvre dans cette édition plusieurs bonus, comme une Conversation entre Abby Mann, le scénariste, et Maximilian Schell, l’avocat de la défense du film, Oscar du Meilleur Second Rôle 1962 pour son rôle ; un court-métrage hommage à Stanley Kramer ; “La valeur d’un seul être humain”, l’analyse par Abby Mann du monologue de fin par Spencer Tracy ; la bande-annonce VOST originale.

 

 

 

  • JUGEMENT A NUREMBERG (Judgement at Nuremberg)
  • Sortie vidéo : 22 janvier 2019
  • DVD ou Blu-Ray
  • Réalisation : Stanley Kramer
  • Avec : Spencer Tracy, Burt Lancaster, Richard Widmark, Maximilian Schell, Werner Klemperer, Marlene Dietrich, Montgomery Clift, Judy Garland, Howard Caine, William Shatner, John Wengraf, Karl Swenson…
  • Scénario : Abby Mann, d’après sa propre histoire originale
  • Production : Stanley Kramer
  • Photographie : Ernest Laszlo
  • Montage : Frederic Knudtson
  • Décors : Rudolph Sternad
  • Costumes : Jean Louis
  • Musique : Ernest Gold
  • Édition vidéo : Rimini Editions
  • Tarif : 14,99 € (DVD) – 19,99 € (Blu-ray)
  • Durée totale : 179 minutes
  • Sortie initiale : 14 décembre 1961 (Allemagne) – 19 décembre 1961 (Etats-Unis) – 20 décembre 1961 (France)

 

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