Blu-ray / Film de Samuel Beckett et Notfilm de Ross Lipman : critique

Publié par Sévan Lesaffre le 14 octobre 2019

Synopsis : La peur de l’autre affecte la vie d’un vieil homme à Manhattan. Film est né de l’association improbable entre deux grands artistes du XXème siècle : le dramaturge et romancier Samuel Beckett et la légende du cinéma burlesque Buster Keaton. Ce court-métrage muet et avant-gardiste fascine autant qu’il déroute le spectateur… Le documentaire Notfilm réalisé par l’américain Ross Lipman est le récit de cette collaboration aussi séduisante que périlleuse. 

 

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Film - Notfilm - jaquette

Film – Notfilm – jaquette

Tourné à New York durant l’été 1964, Film est né de la collaboration inattendue entre le chantre irlandais de l’absurde et le roi du burlesque. D’abord conçu par Beckett pour Chaplin, ce court-métrage muet avant-gardiste coréalisé avec Alan Schneider, aux côtés de l’éditeur et producteur Barney Rosset et du directeur de la photographie oscarisé Boris Kaufman (le frère cadet des cinéastes Dziga Vertov et Mikhaïl Kaufman à l’origine du chef-d’œuvre L’Homme à la caméra), met en scène Buster Keaton en vieil homme apeuré et borgne, poursuivi par l’ombre de lui-même. Insolite enquête sur le cinéma comme médium et sur l’expérience humaine de la conscience, Film, qui comporte trois espaces (la rue, l’escalier et la chambre) unifiés par un noir et blanc granuleux, fascine le spectateur par l’inquiétante étrangeté qui s’en dégage. Son titre provisoire, The Eye, – le motif oculaire évoque d’ailleurs Un chien andalou de Buñuel –, suggère une préoccupation pour l’organe de la vue et pour la perception de la conscience de soi. Ici, le regard est le moteur de la poursuite à travers le filtre du film et de la caméra subjective. Le dramaturge travaille comme toujours les thématiques de la fuite du temps, de l’intériorité, de l’absurdité de l’existence, de la mort, du double, du masque ; son Film traite la question de l’emprisonnement par le regard. La caméra pourchasse ainsi la silhouette de Keaton, être repoussant toujours filmé de dos, vêtu d’un sombre pardessus, coiffé d’un chapeau plat, et dont le visage est recouvert d’un chiffon. Elle saisit sa démarche chancelante – alors qu’il se précipite le long d’un mur en briques sales pour rejoindre son immeuble délabré –, puis se faufile subrepticement dans son appartement dégarni, allégorie d’un dedans meurtri.

 

Samuel Beckett et Buster Keaton - Film

Samuel Beckett et Buster Keaton – Film

 

Enfermé dans sa cellule qu’il va vider peu à peu, le protagoniste évite la fenêtre, recouvre son miroir, expulse ses animaux, détruit son passé en déchirant soigneusement des photographies, en effaçant tous ces yeux menaçants qui l’encerclent. De temps à autre, il s’arrête pour vérifier son pouls, anticipant peut-être ce moment où la douleur de la vie ne le tourmentera plus. Il est en même temps celui qui perçoit et celui qui est perçu, sous le regard continu de l’objectif, qui est le percepteur ultime. « Il apparaîtra à la fin du film que l’œil poursuivant est celui non pas d’un quelconque tiers, mais celui du soi », écrira Beckett. Alors que le vieil homme s’assoupit dans sa chaise à bascule, renvoyant au berceau, la caméra se retourne enfin pour surprendre et découvrir le visage épouvanté du vieil homme. C’est donc son double qui le fixe et le remplit de frayeur, autrement dit l’épouvantable perception de soi par soi. Au centre de cette chorégraphie circulaire et mécanique, Keaton, âgé de 69 ans, dissimule un profond désespoir sous chaque geste et chaque mouvement. Son corps conserve pourtant toute sa puissance comique notamment lors d’un gag typiquement keatonien qui rappelle les slapsticks.

 

Analysée par Deleuze dans Critique et Clinique et L’Image-mouvement, cette énigme cinématographique demeure l’une des collaborations expérimentales les plus marquantes du septième art. D’une façon insolite, l’œuvre diverge de son intention précise vers une sorte d’étrangeté et de beauté de l’image pure. Un grand classique à redécouvrir dans sa version restaurée proposée par Carlotta. 

 

Film de Samuel Beckett

Film de Samuel Beckett

 

Fruit d’un minutieux travail de recherche et de montage étalé sur plus de sept ans, Notfilm est un essai documentaire sur la genèse et les implications philosophiques de cette unique incursion de Beckett au cinéma (cinq ans avant de recevoir le prix Nobel) aux côtés de l’acteur et cinéaste Buster Keaton, qui, bien que peu réceptif à l’œuvre du dramaturge (« l’homme qui ne souriait jamais » a en effet accepté le rôle pour des raisons financières et sans même avoir lu le scénario), démontre à quel point il fut un comédien remarquable. En 1956, Beckett lui aurait d’ailleurs proposé le rôle d’Estragon dans la pièce En attendant Godot mise en scène par Herbert Berghof, finalement confié au célèbre lion du Magicien d’Oz, Bert Lahr. Le documentaire du restaurateur de films (Wanda de Barbara Loden, Shadows de Cassavetes) et réalisateur indépendant Ross Lipman, qui s’ouvre sur un hommage au roi du burlesque, retrace l’histoire de cette œuvre hors norme et utilise des images inexploitées (séquence d’ouverture alternative, improvisations de Keaton) ainsi que d’autres archives rares. Lipman s’est rendu chez le producteur et éditeur de Beckett, Barney Rosset, et recueille le témoignage de nombreuses personnes ayant été plus ou moins impliquées sur ce passionnant projet : Billie Whitelaw, l’actrice fétiche de Beckett, James Knowlson, son ami et biographe, le comédien James Karen, les historiens du cinéma Kevin Brownlow et Leonard Maltin…

 

 

Blu-ray : Le disque inclut de nombreux suppléments inédits : une scène perdue (6 minutes), prises du chien et du chat (8 minutes), Et si on avait les yeux fermés ? (enregistrements sonores de Samuel Beckett, Alan Schneider, Boris Kaufman et Burr Smidt, 7 minutes), Buster Keaton et Film : conversation avec James Karen (42 minutes), Souvenirs de Samuel Beckett : une après-midi avec James Knowlson (8 minutes), Jean Schneider se souvient d’Alan Schneider (11 minutes), Jeannette Seaver à propos de Beckett et Godot (4 minutes), Photographier Film Photographier Beckett, conversation avec Steve Schapiro et I.C. Rapoport (7 minutes), trois galeries photos et la bande originale de NotFilm composée par Mihàly Vig.

 

 

 

  • FILM
  • Sortie vidéo : 16 octobre 2019
  • Format / Produit : Blu-ray et DVD
  • Réalisation : Alan Schneider, Samuel Beckett
  • Avec : Buster Keaton, Nell Harrison, James Karen, Susan Reed
  • Scénario : Samuel Beckett
  • Production : Barney Rosset
  • Photographie : Boris Kaufman
  • Montage : Sidney Meyers
  • Décors : Burr Smidt
  • Édition vidéo : Carlotta Films
  • Durée : 22 minutes
  • Sortie initiale : 1965

 

  • NOTFILM
  • Sortie vidéo : 16 octobre 2019
  • Format / Produit : Blu-ray et DVD
  • Réalisation : Ross Lipman
  • Avec : Kevin Brownlow, Judith Douw, S. E. Gontarski, James Karen, Buster Keaton, James Knowlson, Leonard Maltin, Mark Nixon, Barney Rosset, Steve Schapiro, Jean Schneider, Jeannette Seaver, Haskell Wexler, Billie Whitelaw
  • Avec les voix de : Samuel Beckett, Boris Kaufman et Alan Schneider
  • Scénario : Ross Lipman
  • Production : Amy Heller, Dennis Doros
  • Montage : Ross Lipman
  • Musique : Mihály Víg
  • Édition vidéo : Carlotta Films
  • Tarif : 19,99 €
  • Durée : 128 minutes
  • Sortie initiale : 17 octobre 2015

 

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