Résumé : cette monographie largement revue et augmentée de Paul Henley consacrée à l’oeuvre et à la pratique filmique de Jean Rouch (1917-2004) constitue un ouvrage de référence. Dans cette étude d’ensemble richement documentée, l’auteur traite des années de formation et de maturité du cinéaste et ethnographe, en les situant aussi bien dans l’histoire de l’anthropologie française que dans les débuts du cinéma documentaire du XXe siècle. Ce faisant, il en rappelle les influences majeures, celles dont Jean Rouch lui-même se revendiquait – de la tradition anthropologique de Marcel Mauss, Marcel Griaule et Germaine Dieterlen d’un côté et du surréalisme de l’autre –, tout en mettant particulièrement bien en lumière ce par quoi il s’en est distingué et ce par quoi sa pratique anthropologique et filmique va acquérir sa pleine singularité, jusqu’à devenir, par ses réalisations, une figure de proue du cinéma français des années 1950 et 1960, toujours inspirante de nos jours.

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Laventure du reel - Jean Rouch

L’aventure du réel – Jean Rouch

Dans une séquence de Profession : Reporter (Michelangelo Antonioni, 1975), le journaliste interprété par Jack Nicholson filme un magicien africain. D’un geste, ce dernier s’empare de la caméra et la retourne contre le filmeur. Il n’est pas anodin d’évoquer ce moment à propos de la parution d’un ouvrage consacré à Jean Rouch. Comme le reporter du film d’Antonioni, le réalisateur-ethnographe français a parcouru l’Afrique pour proposer une captation réflexive du réel, c’est-à-dire une mise en scène à la fois ouverte à la représentation des particularités de la réalité et à celles de la communication entre filmeur et filmé(s). Rouch s’est lui-même maintes fois exprimé sur les tenants et aboutissants de sa pratique cinématographique. Par le biais d’articles, de textes théoriques, ou de conférences, mais aussi par le biais de sa pédagogie qui a donné naissance à une nouvelle génération de réalisateurs et de chercheurs. Parmi eux, Paul Henley, professeur d’anthropologie visuelle à l’université de Manchester et documentariste, propose un panorama exhaustif de la production à la fois scientifique et artistique de Rouch. C’est peu dire que cet ouvrage, déjà paru en 2009 en langue anglaise et qui se voit ici enrichi de nouveaux passages, se présente comme une véritable référence. Au travail biographique qui permet de mieux comprendre la personnalité de ce filmeur pas comme les autres, s’ajoute une approche analytique qui cerne les sources, les prolongements, mais aussi les limites de sa pratique. De Vertov et du surréalisme, Rouch retient l’idée d’une caméra comme outil transfigurateur du réel, tandis que son activité au sein du CNRS et du Comité du film ethnographique lui assure une compréhension des complications engendrées par la présence de l’appareillage cinématographique au sein d’un lieu d’étude.

 

De fait, Rouch ne se contente pas de filmer, mais cherche à intégrer son cadre à l’environnement qu’il observe. La caméra se retourne donc, se greffe même au corps du cinéaste qui choisit (d’abord malgré lui), de se défaire du trépied pour la tenir à la main. D’où l’importance de ses choix techniques. Privilégier la légèreté du 16mm, sans oublier que la caméra ne peut prétendre à aucune objectivité.

 

Les sujets filmés par Rouch jouent, interprètent des rôles qui d’une manière ou d’une autre racontent quelque chose de leur identité propre. Le jeu se transforme en un “je” à la fois singulier et commun, frondeur, sans doute, mais aussi fédérateur. Paul Henley procède de la même manière. Son ouvrage décrit autant qu’il s’inscrit dans la pensée de Rouch. Le développement des concepts forgés par le réalisateur prend corps à l’intérieur des images des films que l’auteur prend toujours soin de raccorder à l’ensemble organique qui constitue l’œuvre de Rouch.

 

Servie par l’excellente traduction de Joëlle Hauzeur, l’écriture de Henley répond en définitive aux mêmes exigences que le cinéma de Rouch : précision, clarté, profondeur. Les Presses universitaires de Rennes ont de leur côté assuré à cet ouvrage une belle mise en page. Le format album et les nombreuses illustrations servent indéniablement les propos de Henley ainsi que l’intérêt général de son entreprise.

 

 

 

  • L’AVENTURE DU RÉEL. JEAN ROUCH ET LA PRATIQUE DU CINÉMA ETHNOGRAPHIQUE
  • Auteur : Paul Henley
  • Traduction : Joëlle Hauteur
  • Éditions : Presses universitaires de Rennes
  • Collection : PUR-Cinéma 
  • Date de parution : 11 juin 2020
  • Première parution en 2009
  • Langues : Français et Anglais (sous le titre The Adventure of the Real : Jean Rouch and the Craft of Ethnographic Cinema chez University of Chicago Press)
  • Format : 511 pages
  • Tarif : 30 €

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