Roman / Chroniques martiennes de Ray Bradbury : critique

Publié par Jacques Demange le 22 août 2020

Résumé : 2030, les premières fusées quittent la Terre pour un monde nouveau. La colonisation de Mars vient de débuter. Mais, sur la planète rouge, vit déjà un peuple d’une infinie sagesse. Cette antique civilisation devra-t-elle disparaître pour qu’une nouvelle puisse s’épanouir.

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Chroniques martiennes

Chroniques martiennes

Cette dernière réédition des Chroniques martiennes célèbre un triple-anniversaire. D’abord, celui des cent ans cette année de la naissance de Ray Bradbury (22 août 1920), immense figure de la littérature américaine qui obtint une reconnaissance internationale avec son roman Fahrenheit 451 paru en 1955 et adapté au cinéma par François Truffaut en 1966. Ensuite, celui de la collection « Lunes d’encre » des éditions Denoël qui fête vingt années durant lesquelles elle permit au public francophone de découvrir certains grands noms de la SF et de la Fantasy contemporaines (Christopher Priest, Robert Charles Wilson, Ian McDonald, Laurent Kloetzer…). Enfin, les soixante-dix ans de ces fameuses chroniques, un ensemble de nouvelles publiées à partir de 1946 et qui finirent par prendre la forme d’un recueil paru en 1950 (et traduit dès 1954 dans la collection « Présence du futur » des éditions Denoël). Il faut d’abord signaler que la forme de la chronique joue ici un rôle essentiel. Les différents récits de Bradbury reposent en effet sur une continuité chronologique qui de 2030 à 2057 raconte la découverte de la planète Mars, sa progressive colonisation par les Terriens, et la nouvelle existence promulguée par ceux-ci sur la planète qui les a accueilli. Cette structure parfaitement architecturée assure une cohérence propre à un véritable programme de pensée. Car le talent de Bradbury est de récupérer à son compte la nature métaphorique du genre science-fictionnel pour réfléchir certains aspects fondamentaux de notre condition humaine.

 

Espace et temps se redéfinissent ainsi par le prisme de divers paradoxes. Le voyage dans l’espace conduit nécessairement à une remise en cause de notre rapport cartésien au monde. Si la pensée est toujours la condition de l’être, ces deux notions prennent d’autres formes. Des peaux brunes et des yeux dorés, des boules de flammes bleutées, des êtres remontant du passé pour nous parler d’avenir. Bradbury nous rappelle alors que sans imagination l’observation philosophique et/ou scientifique ne peut prétendre à une quelconque compréhension des phénomènes de notre existence.

 

À la lecture de l’ouvrage, on comprend que cette métaphysique bradburyenne a trouvé un écho singulier auprès du cinéma de genre. Le lyrisme shakespearien de Planète interdite et surtout L’Invasion des profanateurs de sépulture (dont la nouvelle « La Troisième Expédition » apparaît comme l’une des possibles matrices) semblent communément tributaires du regard singulier que le romancier posa sur les étoiles à l’ère du périple nucléaire. La SF ne se réduit pas ici qu’à un simple décor, mais profite de descriptions à la fois limpides et poétiques qui constituent les bases d’un écosystème tout à la fois merveilleux et inquiétant. Le trouble s’origine à la fois dans les curieux rites et habitudes propres à la culture martienne et aux rapports qui se tissent entre elle et les valeurs de l’Amérique des années 1950 (culte du succès, famille, religion, ségrégation sociale et raciale).

 

Sans porter de jugement, Bradbury imagine le comportement de ses personnages terriens et par quelques pointes d’ironie vise la pauvreté des principes régissant leurs liens sociaux. Dans son excellente préface, Tristan Garcia, écrivain, philosophe, maître de conférences en philosophie à l’Université Jean-Moulin-Lyon III, s’interroge : qu’est-ce que définit Mars chez Bradbury ? Entre une recherche d’universalité, un intérêt pour la problématique identitaire de l’altérité, et une surface aux mille temporalités, la planète rouge compose un horizon de pensées qui, à la manière d’une lumière réfléchissante, éclaire d’une façon curieuse notre monde et son histoire.

 

Parfaitement traduit par Jacques Chambon et Henri Robillot, l’écrit de Bradbury confirme son statut d’œuvre maîtresse de la littérature (américaine), et au-delà. 

 

 

 

  • CHRONIQUES MARTIENNES (The Martian Chronicles)
  • Auteur : Ray Bradbury
  • Traduction : Jacques Chambon et Henri Robillot
  • Éditions : Denoël
  • Collection : Lunes d’encre
  • Date de réédition: 3 octobre 2019 (première édition : 1954)
  • Format : 320 pages
  • Langues : Français et anglaise (première édition : 1950 chez Doubleday)
  • Tarif : 19,90 €

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