Livre / Bill Murray. Commencez sans moi : critique

Publié par Jacques Demange le 3 février 2021

Résumé : Comment être acteur lorsqu’on hait les plans de carrière et les gags soupesés à l’avance ? À ses débuts, Bill Murray espérait tout improviser : ses sketches, ses films, sa vie, sa mort. Mais l’industrie a dissous sa bande du Saturday Night Live et fait de lui une star aux succès préprogrammés. Le sentiment d’imposture a été si vif qu’il a tout mis en œuvre pour disparaître : casser le nez à d’autres célébrités, touiller les tréfonds de la folie avec Hunter S. Thompson, s’offrir une retraite existentialiste à Paris, devenir cinéaste, tarder à se montrer sur les tournages au point qu’ils commencent sans lui. Il s’est même éparpillé à travers mille anecdotes d’intrusions absurdes dans la vie d’autrui, en sorte d’enfouir la seule histoire qui vaille : la sienne, la vraie, qu’il a souvent voulu raconter sans trop savoir par quel bout l’empoigner. Puisqu’il se fait encore attendre, commençons cette histoire sans lui.

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Bill Murray commencez sans moi - livre

Bill Murray commencez sans moi – livre

De Bill Murray, c’est la frimousse qui captive d’abord. Son sourire et son regard tombant, naturellement désabusés, combinant indolence et lassitude pour produire une curieuse alchimie. Souvent, Bill Murray rappelle la figure d’un clown triste, trop conscient de son rôle pour pouvoir en rire, trop habitué à la douleur pour s’apitoyer sur son sort. Et puis, c’est le basculement. Le visage s’anime à travers une expression franche des traits qui illumine son regard d’une profondeur insoupçonnée. Le talent de Murray tient sans doute à sa manière de toujours nous surprendre, creusant, à grande dose d’ironie et de cynisme, une distance entre ses personnages et le public pour mieux l’abroger ensuite. À travers un indéniable sens du récit, Yal Sadat, journaliste et critique de cinéma, revient sur le parcours de ce trublion désenchanté. De ses premières incursions comiques dans l’émission de radio The National Lampoon Hour, l’auteur rappelle l’importance du lien entre écriture et interprétation. Car Murray peut incontestablement être considéré comme un auteur. Ses sketches écrits pour le Saturday Night Live ou son implication pour Le Fil du rasoir dont il signa le scénario et assura le financement grâce au succès de SOS Fantômes insiste sur sa volonté de maîtriser les différents aspects de sa personnalité artistique. Incarnant une sorte de passerelle entre deux générations de comiques, Murray s’associe au réalisateur Ivan Reitman pour participer au renouveau de la comédie américaine des années 1980. Trop lucide pour s’épanouir dans ce nouveau statut, l’acteur entame un examen de conscience qui le verra refuser certains rôles (trop) attendus pour le satisfaire pleinement ou faire de ses plus grands succès le théâtre d’un égarement existentiel (Un jour sans fin dont Murray s’était ingénié à réécrire le script et à réviser le casting).

 

Sadat narre avec brio cette errance continuelle et décrit Murray en artiste insatiable, interrogeant sans cesse la nature de son art auprès de ses camarades de jeu (l’insolence de John Belushi, la maîtrise de Robert de Niro) et le développement d’une réflexion qui détermine les différentes orientations prises par sa filmographie.

 

Dans un style limpide, l’auteur explique ces trajectoires inattendues qui marquent la seconde partie de carrière de Murray, finissant par délaisser la franche comédie pour explorer certaines contrées aptes à renouveler son approche du métier. Au contact de Wes Anderson ou de Jim Jarmusch, Murray semble reprendre goût avec l’inattendu de ses débuts.

 

Bien que l’on puisse regretter que Sadat n’ait pas exploré plus à fond les singularités stylistiques de Murray à travers des analyses approfondies de certaines séquences, le cinéphile prendra plaisir à découvrir cet ouvrage qui se lit comme un roman et compose un beau portrait de cet acteur dont le charme tient d’abord à sa nature insaisissable.

 

 

 

  • BILL MURRAY. COMMENCEZ SANS MOI
  • Auteur : Yal Sadat
  • Éditions : Capricci
  • Date de parution : 20 novembre 2020
  • Langues : Français uniquement
  • Format : 126 pages
  • Tarifs : 11,50 € (print) – 6,99 € (numérique)

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