Nightmare Alley de Guillermo del Toro : critique

Publié par Jacques Demange le 19 janvier 2022

Synopsis : Alors qu’il traverse une mauvaise passe, le charismatique Stanton Carlisle débarque dans une foire itinérante et parvient à s’attirer les bonnes grâces d’une voyante, Zeena et de son mari Pete, une ancienne gloire du mentalisme. S’initiant auprès d’eux, il voit là un moyen de décrocher son ticket pour le succès et décide d’utiliser ses nouveaux talents pour arnaquer l’élite de la bonne société new-yorkaise des années 40.

♥♥♥♥♥

 

Nightmare Alley - affiche

Nightmare Alley – affiche

Depuis plusieurs films maintenant, Guillermo del Toro propose un renouvellement particulièrement fécond des formes du cinéma fantastique. Alors que Crimson Peak (2015) le voyait affiner son goût pour le gothique tout en préservant l’attrait du bizarre et l’influence surréaliste de sa première manière, La Forme de l’eau (2017) rendait hommage au film de monstres en en approfondissant la démarche archétypale. Nightmare Alley enrichit encore cette approche, jouxtant à l’allusion une authentique originalité dans la conduite du récit. Le film s’inscrit d’abord dans l’imagerie consacrée par le Freaks (1932) de Tod Browning, revitalisant la mythologie de l’univers forain à la manière de la série Carnivàle (HBO, 2003-2005). Mais comme La Forme de l’eau dépassait rapidement l’apparence de la créature pour explorer ses affects, Nightmare Alley s’échappe des tentes de toile pour délocaliser la question du monstrueux au sein d’un registre plus intime. Basculant des extérieurs pour se confiner dans le luxe des appartement new-yorkais, le film fait de la nature ambiguë du médium Stanton Carlisle (Bradley Cooper) un moyen d’interroger le traditionnel rapport de forces amoureux. La force de Del Toro est d’abord celle du conteur, parvenant à associer les registres et les genres pour mieux captiver le spectateur. L’incertitude propre au fantastique rencontre ainsi la mélancolie du mélodrame, conjugaison réussie qui rappelle le meilleur du film noir auquel le réalisateur rend directement hommage, Nightmare Alley se présentant comme la seconde adaptation du roman criminel Le Charlatan de William Lindsay Graham, après la version réalisée par Edmund Goulding en 1947.

 

Cate Blanchett et Bradley Cooper - Nightmare Alley

Cate Blanchett et Bradley Cooper – Nightmare Alley

 

Cette articulation rejoint la puissance formelle du film qui entre couleurs chaudes et froides exprime l’importance conférée à l’intériorité dans la conduite du drame. Les flocons de neige ou les rayons du soleil font ressentir le passage imperceptible des sentiments en même temps que l’implacable domination du trauma qui détermine le comportement de Stanton et se répercute sur la destinée de la pure Molly (Rooney Mara).

 

Réalisateur du décor, Del Toro confère à la composition lumineuse de l’espace la capacité de révéler les non-dits du dialogue. Alors qu’allongé sur le divan de la psychiatre Lilith Ritter (Cate Blanchett), Stanton balbutie son malaise, le simple rapprochement de la caméra et la diminution progressive de l’éclairage expriment la part de ténèbres qui ne tardera pas à engloutir le personnage. Si la forme cyclique du récit pouvait se prêter à la tonalité de l’ironie tragique, Del Toro évite habilement une caractérisation par trop manichéenne de ses protagonistes. Son amour va autant pour les victimes (plus ou moins) assumées que pour les bourreaux (souvent) inconscients.

 

Rooney Mara et Bradley Cooper - Nightmare Alley

Rooney Mara et Bradley Cooper – Nightmare Alley

 

Cet aspect transparaît notamment à travers l’interprétation de ses acteurs qui participe directement à l’humanisation de leurs rôles respectifs. Bradley Cooper continue ainsi de s’affirmer comme l’un des interprètes les plus doués de sa génération. Sa voix légèrement enrouée et son regard clair participent au charme vénéneux de Stanton tandis que ses éclats de rage brisent ses traits pour révéler la fragilité qui mine son personnage. Rooney Mara adopte de son côté une démarche feutrée, maintenant son jeu dans une réserve de façade qui se fissure progressivement sous la pression de ses émotions enfouies. Cate Blanchett, enfin, trouve ici l’un de ses meilleurs rôles depuis Carol (Todd Haynes, 2015). Ses poses et ses déplacements félins répondent à son expression énigmatique qui affilie sa figure à la cruelle Sphinge antique. 

 

Réunissant le fond et la forme à travers une même ambition d’excellence, Nightmare Alley confirme Del Toro dans son statut d’héritier et de génial créateur pourvoyeur d’un art aussi harmonieux que transgressif.

 

 

 

  • NIGHTMARE ALLEY
  • Sortie salles : 19 janvier 2022
  • Réalisation : Guillermo del Toro
  • Avec : Bradley Cooper, Rooney Mara, Cate Blanchett, Willem Dafoe, Toni Collette, Richard Jenkins, Ron Perlman, David Strathairn, Holt McCallany, Mark Povinelli, Mary Steenburgen, David Hewlett, Clifton Collins Jr.
  • Scénario : Guillermo del Toro et Kim Moran (adapté du roman Le Charlatan de William Lindsay Greham)
  • Production : Guillermo del Toro, J. Miles Dale, Bradley Cooper
  • Photographie : Dan Laustsen
  • Musique : Nathan Johnson
  • Montage : Cam McLauchlin
  • Décors : Tamara Deverell
  • Costumes : Luis Sequeira
  • Distribution : The Walt Disney Company France
  • Durée : 2 h 10

 

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