Sans Filtre de Ruben Östlund : critique

Publié par CineChronicle le 27 septembre 2022

Synopsis : Après la Fashion Week, Carl et Yaya, couple de mannequins et influenceurs, sont invités sur un yacht pour une croisière de luxe. Tandis que l’équipage est aux petits soins avec les vacanciers, le capitaine refuse de sortir de sa cabine alors que le fameux dîner de gala approche. Les événements prennent une tournure inattendue et les rapports de force s’inversent lorsqu’une tempête se lève et met en danger le confort des passagers.

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Sans Filtre - affiche

Sans Filtre – affiche

Pendant l’annonce de la sélection officielle cannoise, Thierry Frémaux a présenté Sans Filtre comme un film qui « parle de nous, de ce que nous sommes devenus ». Mais qui est ce « nous » ? Quelle part de la population se sent réellement concernée, ou plutôt représentée, en visionnant Sans Filtre ? Thierry Frémaux n’est ni un marchand d’arme, ni un développeur de la Silicon Valley, ni même un influenceur. L’hypothèse la plus vraisemblable est que ce « nous » ferait référence au milieu du cinéma, celui qui a récompensé le film d’une Palme d’or, faisant dès lors planer un doute sur le potentiel subversif d’une œuvre acclamée par ceux qu’elle est supposée dénoncer. Difficile en effet de se sentir moqué dans Sans Filtre, gagnant de la Palme d’Or au dernier Festival de Cannes, tant aucun de ses personnages n’appelle à l’identification. Même le couple de mannequins au centre de la première partie est directement introduit comme ridicule. Lui durant un casting où il est traité comme un objet, elle au cours d’un défilé parodique, et enfin tous les deux pendant une dispute vaine au restaurant. Conduire une exposition par le biais d’une triple attaque ricanante en dit long sur l’entreprise de Ruben Östlund, dont la moquerie est l’art central. Or, il faut lui concéder un indéniable talent sur ce champ-là. L’excellence des scènes comiques tient à un génie du rythme et de la perturbation. Le montage capture les temps morts et les déphasages auxquels s’ajoutent les ruptures de l’environnement. Dans The Square, reparti également avec la Palme d’or en 2017, une chute de chaises récurrente venait casser la tension d’une discussion. Ici, c’est une porte d’ascenseur qui endosse un rôle similaire. Les pratiques sociales sont sans cesse brouillées par le contexte, comme le balancement du yacht durant un dîner, ou le tempo des essuie-glaces lors d’un trajet en voiture.

 

Sans Filtre

Charlbi Dean et Harris Dickinson – Sans Filtre de Ruben Östlund

 

Aussi la grossièreté de la caricature est-elle contrebalancée par le génie de la mise en scène. Mais parfois, le film arrive même à toucher juste jusque dans son écriture, notamment lorsqu’une bourgeoise force les employés du yacht à aller nager. Ce geste bienveillant mais embarrassant pour les travailleurs a plus d’impact que les exagérations odieuses de milliardaires imbus d’eux-mêmes. Le film mélange ainsi débordements indigestes et coup d’éclat, comme lors du naufrage du bateau, métaphore du Grand Soir où la lecture apocalyptique de Marx en pleine nuit est affaiblie par l’exubérance des vomissements et diarrhées qui l’accompagnent.

 

C’est après cette grande scène de démence que Sans Filtre s’effondre réellement. Coincés sur une île déserte, ses personnages doivent refonder une société. Les inégalités refont surface, mais cette fois-ci inversées (les riches sont assujettis à une femme de ménage). Dépossédé de ces milieux luxueux qui l’inspirent tant, Ruben Östlund peine à accorder son cinéma à la jungle. Il ne la filme pas, reste en lisière, sur une plage faisant office de terrain vague. Sa force étant avant tout celle de l’observation, il se retrouve ici forcé d’inventer à partir de rien. Le cynisme de son geste sur la fatalité d’une nature humaine malveillante ne suffit pas à faire tenir cette dernière partie.

 

Sans Filtre

Woody Harrelson – Sans Filtre de Ruben Östlund

 

Ce final où les démunis s’avèrent aussi monstrueux que les puissants permet surtout de préciser la nature de ce « nous » dont parlait Thierry Frémaux. Ça n’est pas des riches dont Östlund se moque, mais de l’humanité en général. Tous pourris, à commencer par lui-même : la scène de la première dispute conjugale est inspirée de sa propre expérience. Le projet paraît donc tourner à vide, mais se débarrasse aussi d’un propos embarrassant qui alourdissait ses précédents films. Reste donc l’humour, où le cinéaste excelle.

  

Joffrey Liagre

 

 

 

  • SANS FILTRE (Triangle of sadness)
  • Sortie salles : 28 septembre 2022
  • Réalisation : Ruben Östlund
  • Avec : Harris Dickinson, Charlbi Dean, Woody Harrelson, Dolly De Leon, Zlatko Buric, Iris Berben, Vicki Berlin, Henrik Dorsin, Jean-Christophe Folly, Amanda Walker, Oliver Foerd Davies…
  • Scénario : Ruben Östlund
  • Production :  Phillipe Bober, Eruk Hemmendorff
  • Photographie :  Fredrik Wenzel
  • Montage :  Mikel Cee Karlsson, Ruben Östlund
  • Décors :  Josefin Åsberg
  • Costumes : Sofie Krunegård
  • Distribution :  BAC Films
  • Durée : 2 h 27

 

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