En 2006, Fatih Akin tourne la scène finale de son film « De l’autre côté » à Çamburnu, village natal de ses grands-parents au nord-est de la Turquie, où les habitants vivent depuis des générations de la pêche et de la culture du thé, au plus près de la nature. 
Il entend alors parler d’une catastrophe écologique qui menace le village : un projet de décharge construit dans un mépris total de l’environnement et contre lequel s’élèvent le maire et les habitants. 
Il décide de lutter avec ses propres moyens. Pendant plus de cinq ans, il filme le combat du petit village contre les puissantes institutions et témoigne des catastrophes inéluctables qui frappent le paradis perdu : l’air est infecté, la nappe phréatique contaminée, des nuées d’oiseaux et des chiens errants assiègent le village. Pourtant, chaque jour, des tonnes d’ordures sont encore apportées à la décharge…

 

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De l’autre côté, prix du meilleur scénario à Cannes en 2007, n’en est qu’à ses prémisses lorsque Fatih Akin découvre la province de Trabzon, située au Nord de la Turquie et de la Mer Noire, au cours de l’été 2005. Séduit par la beauté du paysage, qu’il décidera d’ailleurs d’inclure à la fin de son cinquième long-métrage, le cinéaste allemand apprend le projet de décharge dans la ville de Çamburnu. Il décide alors de réaliser un documentaire en soutien à la population, qui prévoit la catastrophe sur l’environnement local, et pour des raisons plus personnelles, ses grands-parents ayant vécu dans la région. Après des repérages en 2006, Fatih Akin a donc mis en forme Polluting Paradise, l’année suivante, au gré des terribles événements vécus par le maire et ses concitoyens, impuissants face au projet mais néanmoins déterminés à épuiser toutes les voies de recours. Très vite, Akin devient le premier témoin d’une histoire qui dépasse le message médiatique à charge comme, de son propre aveu, il l’avait imaginé dans un premier temps. Grand bien lui en a pris, puisque l’engagement des habitants et la force des images, des paysages splendides à celles du désastre écologique évoqué, se suffisent à elles-mêmes. Il faut voir ces plans resserrés sur les cultures de thé qui ouvrent le film, puis celles des manifestants clamant leur exaspération, pour qu’en quelques instants se dessine un avant-goût de l’immense perte qui va se jouer. Ainsi, la cruauté du titre prend d’emblée tout son sens. Ordures, rivière polluée et autres cadavres d’animaux sont quant à elles filmées à même échelle. Elles écœurent par leur simple constat et par la pensée que, bien que situées parfois à plusieurs centaines de mètres des maisons, elles apparaissent plus étouffantes que jamais, supplantant cette végétation jadis prolifique.

 

 

Du début à la fin, le metteur en scène ne se pose jamais en spectateur et laisse en même temps libre cours à la parole de ces riverains qui sont devenus ses « héros », à travers leur dignité et leur courage. Sans distance ni esbroufe, c’est dans sa mise en scène et dans les instants de confrontation que Fatih Akin prouve les qualités de sa mise en situation, et non pas dans une voix-off ou dans de longues inscriptions ajoutées en post-production qui auraient alourdi l’ensemble. Le réalisateur de Head-On et de Soul Kitchen souligne plutôt sa présence via celle du photographe local Bünyamin Seyrekbasan, comme il l’avait fait avec Alexander Hacke dans Crossing the Bridge – The Sound of Istanbul, son documentaire musical sorti en 2005. Seyrekbasan devient d’ailleurs l’un des narrateurs du triste spectacle, annonçant avant la mise en service de la décharge que les tuyaux de canalisation ne seraient pas assez larges et les bassins trop petits pour faire face au surplus d’eau en cas de fortes pluies, Trabzon étant une région tempérée. La catastrophe aura bien lieu, et le documentaire engagé se dédouble en tragédie humaine, avec pour fil rouge un combat à la David contre Goliath.

 

 

Sur lesdits affrontements, celui ou celle qui reprocherait au réalisateur et scénariste un certain militantisme exacerbé et une prise de position démesurée aurait bien tort. Après tout, Goliath a aussi droit à la parole : les ingénieurs préfèrent rejeter la faute sur la météo pour justifier la pollution des nappes phréatiques et le gouverneur d’Ankara, indifférent à la souffrance, fait la sourde oreille. La colère des habitants de Çamburnu s’avère bien plus légitime que les contre-arguments peu crédibles des responsables du chantier et autres politiques, mais les échanges ne manquent pas. Dommage en un sens que l’on n’en apprenne pas plus sur les autres projets de décharges, puisque celle au centre de Polluting Paradise, d’abord prévue pour quelques années, était toujours ouverte en février 2012 à la fin du tournage. Mais était-ce vraiment utile ? L’authenticité des épreuves traversées ne peut laisser indifférent, au-delà des frontières et du nombre d’exemples. Le travail de toutes les parties impliquées, y compris l’incroyable collaboration des villageois, laisse imaginer ce que d’autres subissent ou subiront ailleurs en Turquie, et dans le monde.

 

 

Si Polluting Paradise, qui fut présenté en Séance Spéciale au festival de Cannes 2012, est un vrai film de cinéma, c’est également grâce à la capacité de Akin et de son équipe, notamment son associé de longue date le monteur Andrew Bird, à surprendre jusqu’entre deux séquences axées sur la décharge et ses effets. L’audace des femmes face aux autorités, les ambitions des jeunes générations, le libre discours de leurs aînés sur l’indifférence des puissants et le déclin de cette province, l’énergie perceptible à travers les coutumes locales et l’amour du travail bien fait prouvent combien il y a encore beaucoup à dire et à montrer sur la Turquie d’aujourd’hui. Sur la découverte et l’ouverture d’esprit, au moins, Monsieur-tout-le-monde peut crier victoire.

 

 

 

POLLUTING PARADISE de Fatih Akin en salles le 29 mai 2013. Scénario : Fatih Akin. Caméra : Büyamin Seyrekbasan, Hervé Dieu. Producteurs : Fatih Akin, Klaus Maeck, Alberto Fanni, Flaminio Zadra, Paolo Colombo. Producteur exécutif : Christian Springer. Montage : Andrew Bird. Musique : Alexander Hacke. Assistante du réalisateur : Nurhan Sekerci. Mixage : Richard Borowski. Son : Felix Roggel, Jörn Martens. Distribution : Pyramide. Durée : 1h38.

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