Alexandre Taillard de Worms est un Ministre des Affaires Étrangères grand, beau et plein de panache dans la France contemporaine. Sa silhouette élégante est partout, de la tribune des Nations Unies à New-York jusque dans la poudrière de l’Oubanga. Là, il y apostrophe les puissants et invoque les plus grands esprits afin de ramener la paix, calmer les nerveux de la gâchette et justifier son aura de futur prix Nobel de la paix cosmique. Il pourfend les néoconservateurs américains, les russes corrompus et les chinois cupides. Le jeune Arthur Vlaminck, jeune diplômé de l’ENA, est embauché en tant que chargé du “langage” au ministère des Affaires Étrangères. En clair, il doit écrire les discours du ministre ! Mais encore faut-il apprendre à composer avec la susceptibilité et l’entourage du prince, se faire une place entre le directeur de cabinet et les conseillers qui gravitent dans un Quai d’Orsay où le stress, l’ambition et les coups fourrés ne sont pas rares… Alors qu’il entrevoit le destin du monde, il est menacé par l’inertie des technocrates.

 

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Quai d'Orsay afficheQuai d’Orsay, c’est d’abord l’histoire d’un coup de cœur. Celui de Bertrand Tavernier à la lecture de la bande dessinée d’Abel Lanzac et de Christophe Blain, Quai d’Orsay, chroniques diplomatiques, parue en 2010. L’association avec les deux auteurs s’est faite rapidement pour adapter à l’écran le parcours de ce jeune diplômé de l’ENA chargé par Alexandre Taillard de Vorms, le Ministre des Affaires Etrangères, de s’occuper de ses discours. La dernière intervention, déclamée devant les Nations-Unies, qui sera la plus importante, rappellera à beaucoup la célèbre déclaration prononcée par Dominique de Villepin à New York en 2003 pour s’opposer à la Guerre en Irak. Avant d’y arriver, Arthur Vlaminck (Raphaël Personnaz) aura bien du mal à satisfaire le flamboyant ministre joué par Thierry Lhermitte. Il faut dire que Taillard de Vorms, lui-même inspiré de l’homme aux cheveux argentés, est imposant, autoritaire et plein de panache. Lors de leur première rencontre, le petit nouveau reste muet devant la faconde et la prestance écrasantes du ministre. Et celui qui n’a pas lu la BD peut alors s’attendre à un énième parcours initiatique avec le langage et la mémoire pour quête absolue.

 

 

Quai d'Orsay - Thierry Lhermitte - © Etienne George : Pathe Distribution

 

Rapidement pourtant, le cercle va s’agrandir autour du duo central, comme c’est souvent le cas chez le réalisateur quelle que soit l’époque explorée et le genre approché. Enfin un cercle… plutôt une véritable fourmilière, frénétique, bondissante entre les scènes de conversation qui auront toujours pour sujet l’élu prestigieux, ses enjeux et les crises qu’il doit gérer. L’apprentissage vécu par le duo se définit ainsi à travers le portrait intrusif de ce labyrinthe infernal où se joue la machine démocratique. En passant de cette antichambre de la compétition verbale à ces coulisses en mouvement perpétuel, Bertrand Tavernier reste fidèle au matériau de base. Il traduit son audace, son humour, son intelligence exquise et son énergie avec des dialogues subtiles et précis portés par la vivacité des images, depuis les traits expressifs et lassés de ces hommes de l’ombre jusqu’à l’ouragan – au sens littéral –, provoqué par Alexandre Taillard de Vorms à chacune de ses apparitions.

 

 Quai d'orsay

 

Quai d’Orsay défile ainsi sous nos yeux telle une course contre la montre, signe de l’urgence qui régit le quotidien des conseillers. La traversée, tumultueuse, se heurte aux tensions avec les néoconservateurs américains à New-York et à la crise en Oubanga, un Ouganda fictif rappelant les conflits de l’Afrique réelle. Heureusement, quelques haltes subsistent dans ces bureaux exigus où les parenthèses de décompression et de fous rires remplacent le sommeil. Tavernier sait freiner quand il le faut, et ne s’interdit pas quelques changements judicieux par rapport à l’œuvre initiale. Les bulles oniriques reliées à la tête d’Arthur qui ‘‘s’évade’’ avec Star Wars sont retirées pour mieux développer le personnage de Marina (Anaïs Demoustier), la douce compagne du jeune protagoniste. Progressivement, elle se transforme en ‘‘femme de’’, et le couple devient comme tous ceux qui sont mis à l’épreuve par le monstre de la politique. Mais si Tavernier donne plus de corps à ce constat implacable, il laisse aussi les comédiens s’en donner à cœur joie avec des répliques absentes de la BD, comme dans cette scène du couloir que Thierry Frémont s’approprie à coups de jeux de mots grivois. On peut de même s’amuser des partitions opposées qu’offrent Thierry Lhermitte et Niels Arestrup. La gestuelle théâtrale et la fougue du premier contrastent en effet avec le calme olympien et la démarche placide du second, parfait en directeur de cabinet blasé et rompu aux éclats du maître des lieux.

 

 Quai d'orsay2

 

Autant d’atouts permettent d’affirmer que Bertrand Tavernier réussit sa première incursion dans la comédie de façon brillante en dépit de quelques réserves, à commencer par ce final. L’attente du fameux discours à l’ONU, si elle n’a pas pesé pendant plus d’1h45 puisque les événements se sont succédé, n’est pas totalement comblée. Donner plus d’ampleur à cette conclusion trop expédiée, notamment au profit du jeune énarque malmené jusque-là, aurait sans doute donné plus de poids à l’ensemble. Mais probablement que le chemin parcouru par les individualités anonymes s’imposait devant la part du lion que se taille in fine le grand orateur. On peut aussi arguer que le film surprend moins dans la deuxième partie après avoir soigneusement briefé le spectateur sur ces allées et venues et ces rebondissements permanents dans le premier acte. Ce mécanisme peut décourager mais reste cohérent avec le concept en trois temps – légitimité, lucidité et efficacité – prôné par le principal intéressé, qui conserve une longueur d’avance sur sa propre équipe. A ce titre, l’investissement du truculent Thierry Lhermitte – visage impassible, voix puissante et gestuelle record – mérite d’être superbement souligné. Face à lui viendra le plaisir de voir le jeune Arthur/Raphaël Personnaz atteindre, grâce à du Marivaux, la maîtrise de sa propre rhétorique. Très écrit sans être cloisonné ni dépassé par ses dialogues, Quai d’Orsay peut sembler bavard, mais il ne brasse pas du vent. Si son rideau se baisse sur un souffle court, il donne la sensation du devoir accompli dans cette succulente satire de la politique française.

 

>> LIRE NOTRE RENCONTRE AVEC BERTRAND TAVERNIER ET THIERRY LHERMITTE  <<

 

 

 

QUAI D’ORSAY de Bertrand Tavernier en salles le 6 novembre 2013 avec Thierry Lhermitte, Raphaël Personnaz, Niels Arestrup, Bruno Raffaelli. Scénario : Bertrand Tavernier, Christophe Blain, Antonin Baudry, d’après la bande dessinée Quai d’Orsay, chroniques diplomatiques d’Abel Lanzac et Christophe Blain. Directeur de production : François Hamel. Producteurs délégués : Frédéric Bourboulon, Jérôme Seydoux. Photographie : Jérôme Alméras. Montage : Guy Lecorne. Son : Jean-Marie Blondel. Costumes : Patricia Saalburg, Caroline de Vivaise. Décors : Emile Ghigo. Maquillage : Agnès Tassel. Coiffure : Eric Monteil. Musique : Philippe Sarde, Bertrand Burgalat. Distribution : Pathé Distribution. Durée : 1h53.

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