Les États-Unis, quelques années avant la guerre de Sécession. 
Solomon Northup, jeune homme noir originaire de l’État de New York, est enlevé et vendu comme esclave. 
Face à la cruauté d’un propriétaire de plantation de coton, Solomon se bat pour rester en vie et garder sa dignité. 
Douze ans plus tard, il va croiser un abolitionniste canadien et cette rencontre va changer sa vie…

 

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Twelve Years a Slave afficheAprès son Golden Globe du meilleur film dramatique et avec ses neuf nominations à la prochaine cérémonie des Oscars, 12 Years A Slave a tout de l’oeuvre à statuettes prompt à séduire le plus grand nombre ou, au contraire, à écœurer les plus réfractaires : un casting de haute volée, le soutien de la critique, un producteur-star (Brad Pitt) et, surtout, une histoire vraie et forte sur un sujet dramatique – l’esclavage – dans un contexte historique, l’Amérique du 19e siècle. Pendant plus de deux heures, le spectateur suit en effet le calvaire de Salomon Northup, jeune violoniste noir qui, à l’aube de la Guerre de Sécession, va passer de la paisible New-York à la monstruosité des champs de coton de Louisiane. Le récit, adapté des écrits autobiographiques du protagoniste, a beau être grave et faire pleurer en sortant les gros fusils pour offrir une œuvre à l’académisme pompeux reste le cadet des soucis de Steve McQueen. 12 Years a Slave est seulement le troisième long-métrage du Britannique, mais les obsessions sur les corps en souffrance sont déjà – toujours – très palpables. Les supplices physiques de ces esclaves torturés succèdent à celles du prisonnier en pleine grève de la faim d’Hunger (2008) et du dépendant sexuel de Shame (2011). Pour cette raison notamment le metteur en scène échappe au danger d’un regard racoleur et manichéen, et les scènes dites difficiles s’inscrivent d’emblée dans sa filmographie. Car le dernier-né de McQueen est durant sa découverte une expérience viscérale et radicale avant de devenir, a posteriori, une œuvre importante.

 Solomon Northup-Chiwetel Ejiofor

 

Deux scènes s’avèrent particulièrement éprouvantes. La première représente Salomon, rebaptisé Pratt, frôlant la mort lors d’une longue pendaison dont il ne sortira que grâce à un lopin de terre boueux et à l’intervention de son premier maître, Ford (Benedict Cumberbatch). La seconde marquera aussi les esprits, puisque sujette à une imagerie difficilement supportable. A travers un chantage d’une grande cruauté, le second propriétaire de Salomon, Edwin Epps (Michael Fassbender), lui impose de fouetter violemment la jeune Patsey (Lupita Nyong’o, bouleversante). D’aucuns remettront en cause la légitimité de telles séquences, et pourtant, elles sont en cohérence avec le reste du récit. Ce sont elles qui permettent d’affirmer que l’on peut trouver 12 Years a Slave à la fois moins surprenant et plus maîtrisé que Shame, dont les séquences les plus réussies fonctionnaient davantage par leurs qualités intrinsèques que dans leur succession.

 

12 Years a Slave

 

Tout en projetant ces instants paroxystiques, McQueen garde ainsi le cap sur la double trajectoire qui se déroule sous nos yeux. D’abord celle de ces propriétaires blancs, conscients du caractère éphémère de leur règne quelques années avant l’abolition de l’esclavage, à l’instar de ces pharaons d’Egypte en leur temps, cités dans le film par une ancienne esclave. Le personnage de Epps en est l’exemple parfait, aussi torturé et vulnérable qu’il est démoniaque et fou. Pathétique et dangereux dans son amour destructeur pour la malheureuse Patsey, sa « reine des champs » comme dans sa fascination pour Salomon, il vampirise toute la deuxième partie de cette traversée terrassante. Seul un acteur comme Michael Fassbender pouvait traduire avec justesse, intensité et charisme l’ambiguïté d’une telle créature, et il n’est pas surprenant de voir le comédien fétiche de Steve McQueen accomplir une autre performance de premier ordre. Dommage que d’autres personnages secondaires soient moins étoffés, tel que celui de l’horrible Tibeats, joué par Paul Dano. L’autre trajectoire est évidemment celle du héros, admirablement joué par un Chiwetel Ejiofor impressionnant de colère et de courage contenus, au bord de l’implosion. Et le constat est lapidaire, implacable : Salomon échoue, contrairement à ce qu’il voulait, à « vivre plutôt que survivre ». Sa condition d’être humain libre disparaît peu à peu, à plusieurs niveaux : il perd son identité civile à travers son surnom et ne peut pas écrire aux siens sans risquer la sentence fatale. Les traces laissées sur les dos de ses frères de misère et le sien, indescriptibles, ont remplacé le sens et l’existence de ces mots qui s’éteignent et fondent comme peau de chagrin sous les flammes d’une encre délébile.

 

12 Years a Slave

 

L’homme libre devenu esclave voit également s’effacer son rapport au temps. L’indice approximatif présent dans cette phrase « il y a quelques jours j’étais encore avec ma famille », sera le dernier. Son rapport à l’espace aussi, puisque les barrières entre vie et mort, entre liberté et captivité se sont rompues sous le soleil des champs de coton et dans ces bayous infernaux et labyrinthiques. Le lien social et communautaire s’interrompt de même puisque Salomon, pourtant entouré de ses compagnons d’infortune, reste seul face à son espoir fragile. Il suffit pour s’en convaincre de regarder cet enterrement durant lequel Salomon se joint aux autres pour un chant d’adieu, avant que la caméra ne se resserre sur ses yeux embués et sa voix tremblotante. Plus que la noblesse et la dignité innées de ces innocents sacrifiés, c’est alors l’addition de leurs individualités qui offre à 12 Years a Slave son capital émotion et lui confère sa singularité, l’éloignant du cadre de l’œuvre trop rude et détachée dans lequel on risquerait de l’enfermer par erreur.

 

 

12 YEARS A SLAVE de Steve McQueen en salles depuis le 22 janvier 2014 avec Chiwetel Ejiofor, Michael Fassbender, Benedict Cumberbatch, Lupita Nyong’o. Scénario : John Ridley, d’après l’œuvre de Solomon Northup. Producteurs : Brad Pitt, Dede Gardner, Anthony Katagas, Jeremy Kleiner, Steve McQueen, Arnon Milchan, Bill Pohlad. Photographie : Sean Bobbitt. Directeur artistique : David Stein. Montage : Joe Walker. Décors : Adam Stockhausen, Alice Baker. Costumes : Patricia Norris. Compositeur : Hans Zimmer. Distribution : Mars Distribution. Durée : 2h13.

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