Mademoiselle Julie (Miss Julie) de Liv Ullmann: critique 

Publié par CineChronicle le 11 août 2014

Synopsis : En Irlande à la fin du XIXème siècle, Mademoiselle Julie, une jeune noble, joue un jeu de séduction dangereux avec son valet, nommé Jean. Elle risque effectivement –du moins selon les conventions en vigueur à l’époque –de déchoir par cette mésalliance. Quant à Jean, il voit dans cette liaison la possibilité d’un avancement social. Ce film interroge la façon dont se nouent désir et rapports de force dans le cadre d’une relation compromise par des différences de classe.

 

♥♥♥♥♥

 

Mademoiselle Julie de Liv Ullman - affiche

Mademoiselle Julie de Liv Ullman – affiche française

Après une absence de 14 ans, Liv Ullmann revient derrière la caméra avec Mademoiselle Julie, d’après la célèbre pièce du dramaturge suédois August Strindberg. Si elle poursuit aujourd’hui sa carrière de réalisatrice entamée en 1982 avec Love, elle s’était plutôt consacrée ces dernières années au théâtre en mettant en scène de nombreuses pièces, dont Un Tramway nommé désir avec Cate Blanchett. Avec seulement quatre longs métrages à son actif, l’ancienne actrice fétiche, muse et compagne d’Ingmar Bergman a connu rapidement une certaine reconnaissance en tant que réalisatrice. Sa dernière œuvre en date, Infidèle, a d’ailleurs été sélectionnée à Cannes en 2000. Mademoiselle Julie, présenté au prochain Festival de Toronto (TIFFF), n’est bien sûr pas la première version portée à l’écran. On retient notamment celle de Mike Figgis en 1999 avec Saffron Burrows dans le rôle-titre. Mais aujourd’hui Liv Ullmann se réapproprie le récit et dépeint avec intelligence les rapports humains en livrant une œuvre fine et sensible. Avec une formidable Jessica Chastain dans le rôle-titre et un Colin Farrell dans celui de Jean, le valet quelque peu arriviste, la cinéaste nous renvoie des amours impossibles qui font écho à ses thématiques de prédilection.

 

Colin Farrell et Jessica Chastain - Mademoiselle Julie de Liv Ullmann - Pretty Pictures

Colin Farrell et Jessica Chastain – Mademoiselle Julie de Liv Ullmann – © Pretty Pictures

 

Son adaptation reste relativement fidèle à la pièce, dans la mesure où elle suit globalement la trame narrative en reprenant par moments une bonne partie des dialogues. Elle a principalement fait de légères coupes dans le texte afin de rendre le drame plus contemporain. La différence notable émane essentiellement du personnage de la servante, incarné par Samantha Morton, bien plus consistant que dans l’œuvre de Strinberg. Loin d’être une bonne bornée, elle est ici une femme lucide et pleine de bon sens. Le dernier détail est d’ordre géographique puisque Liv Ullmann installe le récit en Irlande. Cependant cette transposition n’a pas d’impact majeur sur l’intrigue. Ce huis-clos ne comprend pas de scènes sur la campagne et la société irlandaise du XIXème siècle. Cet aspect renforce d’ailleurs le côté « théâtral » concentrant davantage l’action sur la relation des trois personnages principaux, qui balaye les seconds couteaux, voire même les figurants. L’ambiance de la fête de Saint-Jean, pouvant donner lieu à de grandes scènes de liesse collective, est donc seulement évoquée par des échos de chants et de musique. Ce minimalisme est appuyé par des séquences entre Jean et Julie peu découpées, conçues dans un montage simple et au rythme relativement lent. Mademoiselle Julie prend alors le temps de s’étirer, ne jouant ni sur la tension ni le suspense, et s’autorise à décortiquer le comportement des personnages.

 

Colin Farrell et Jessica Chastain - Mademoiselle Julie de Liv Ullmann / © Pretty Pictures

Colin Farrell et Jessica Chastain – Mademoiselle Julie de Liv Ullmann / © Pretty Pictures

 

A l’instar de la pièce originale, l’oeuvre se compose également de deux parties. La première est dédiée à tout un jeu de séduction. Très courtois et avenant, Jean subit les charmes de Julie, obéit à ses caprices et se laisse peu à peu tenter par l’aventure. Ce n’est pas lui qui mène la danse. Mais le second acte change la donne. Après avoir finalement fait l’amour, c’est au tour de Jean de reprendre le dessus. Julie, déchue, cherche désespérément une façon de s’en sortir. Jean profite alors de la situation pour la dominer et l’humilier. Il s’en suit un jeu cruel et dur. Liv Ullmann donne dès cet instant une couleur particulière à son adaptation. Nonobstant un climat de tension et de violence latente, Mademoiselle Julie dégage une certaine mélancolie, renforcée par la musique classique et une lumière plutôt automnale pour un jour d’été de Saint-Jean. Et le fait de resserrer l’action autour des trois personnages tend à atténuer le climat de fête, de beuverie et de licence à l’origine du comportement de Julie. La cinéaste donne ainsi la part belle aux acteurs en multipliant les gros plans sur les visages tout en suivant attentivement leur gestuel.

 

Jessica Chastain - Mademoiselle Julie de Liv Ullmann - Pretty Pictures

Jessica Chastain – Mademoiselle Julie de Liv Ullmann – © Pretty Pictures

 

Ainsi après les rôles décisifs dans THE TREE OF LIFE  de Terrence Malick et ZERO DARK THIRTY de Kathryn Bigelow (notre critique), Jessica Chastain continue de nous offrir à découvrir une palette de jeux nuancée et assez étendue. Elle dévoile une Julie tour à tour provocante, capricieuse, hautaine, séductrice, manipulatrice, perdue, vulnérable, et finalement semble être au bord de la folie. Liv Ullmann l’a dépeint comme une femme lasse désirant mourir, ce qui la mène à séduire Jean, tout en ayant plus ou moins conscience que cette liaison peut la conduire à sa perte. L’une des premières images du film symbolise en outre cette pulsion de mort : de simples fleurs dérivant dans le courant. Ce plan quelconque devient une référence au personnage shakespearien d’Ophélie. Jessica Chastain donne ainsi à ce personnage une vulnérabilité et une richesse émotionnelle des plus intéressantes.

 

En revanche, l’interprétation de Colin Farrell dote son personnage d’une trop grande sensibilité par rapport aux interprétations originelles. On le sent dénué de dureté et de cynisme propre au rôle. Il n’est ni manipulateur ni intéressé. Si Mademoiselle Julie est pleine de sensibilité, l’œuvre frôle par moments le mélodrame romantique. Et toute la dureté de la pièce se voit dès lors atténuée en raison du personnage masculin. L’acteur américain en fait un homme subissant presque les avances de Julie et qui se débat contre son sort. Certaines scènes à la tonalité plus tendre laisseraient même présager un possible véritable amour entre les deux. Mais s’il finit par devenir violent, c’est parce qu’il est poussé à bout par le comportement incompréhensible de cette femme. La prestation de Colin Farrell, souvent trop appuyée, amène alors une coloration dramatique pas forcément nécessaire. Un aspect plus froid aurait sans doute permis un contraste plus intéressant avec la partition très émotionnelle de Jessica Chastain. Il ne représente pas une menace pour elle, ce qui rend moins intéressante leurs confrontations.

 

Colin Farrell et Jessica Chastain – Mademoiselle Julie de Liv Ullmann – © Pretty Pictures

Colin Farrell et Jessica Chastain – Mademoiselle Julie de Liv Ullmann – © Pretty Pictures

 

Si ce parti pris dessert parfois le récit, on suit néanmoins assez bien l’évolution des personnages. Car on reste très loin d’une simple pièce en costume filmé ou d’une adaptation un peu lourde. Liv Ullmann offre une mise en scène relativement fluide en dépit des mouvements de caméra plutôt lents. Quelques déplacements plus amples avec des scènes en extérieur donnent en outre une certaine respiration. On apprécie rapidement le beau travail sur les lieux et sur l’espace fondé justement sur l’opposition entre intérieur et extérieur. Ainsi les plans sur la porte fermée du domaine pourraient symboliser le sort sans issue du personnage de Jessica Chastain. Les frontières sociales sont concrétisées à l’image. Julie souhaite amener son valet dans ses appartements. Elle le précède, commence à monter les escaliers de sa demeure, se retourne pour inviter Jean à le suivre. Ce dernier reste à distance n’osant traverser le seuil, et referme finalement les lourdes portes. Liv Ullmann suggère clairement que les conflits entre les sexes sont bien encore d’actualité. Elle parvient à rendre très vivantes les relations complexes entre ces deux êtres au milieu de leurs jeux de domination, tout en rendant palpable la tension liée à leurs différences sociales. En dépit de certaines imperfections notables, Liv Ullmann nous dévoile une nouvelle vision délicate de Mademoiselle Julie qui parvient à libérer une belle force d’attraction émotionnelle.

 

Laetitia Della Torre

 

 

  • MADEMOISELLE JULIE (Miss Julie) écrit et réalisé par Liv Ullmann en salles le 10 septembre 2014.
  • Casting : Jessica Chastain, Colin Farrell, Samantha Morton.
  • Production : Oliver Dungey, Teun Hilte, The apocalypse films compagny, Rita Dagher, Senorita Films.
  • Photographie : Mikhail Krichman
  • Montage : Michael Leszczylowski
  • Décors : Caroline Amies
  • Costumes :Consolata Boyle
  • Musique : Schubert, Tchaikovsky, Schuman, Chopin, Arensky, Ard Mhor, Martin O’Neill.
  • Distribution : Pretty Picture
  • Durée : 2h13.

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