Musique/ Les Deux Amis par Philippe Sarde: critique

Publié par Jérôme Nicod le 1 octobre 2015

Résumé : La bande originale de Les Deux Amis composée par Philippe Sarde est disponible dans les bacs depuis le 18 septembre 2015, éditée par Quartet Records. Ce sublime album regroupe les variations autour du sentiment amoureux et de la culpabilité. Il reprend ainsi les musiques des Deux Amis de Louis Garrel puis, celles d’un film italien encore inédit en France, E La Chiamano Estate de Paolo Franchi (2012). Plusieurs points communs entre ces deux trames sonores puisqu’elles ont été interprétées par les mêmes solistes : dans l’Eglise du Liban pour le premier et du London Symphony Orchestra pour le second.

 

♥♥♥♥♥

 

Les Deux Amis - bande originale

Les Deux Amis – bande originale

Les titres de LES DEUX AMIS (notre critique), sorti sur les écrans le 23 septembre, ne sont pas dans l’ordre du film de Louis Garrel, mais la meilleure écoute consiste à tourner l’album sans interruption entre les morceaux, comme une suite. La musique est l’incarnation de la vie, de ses joies, de ses tourments, de ses regrets. La profondeur de l’album s’accentue au fur et à mesure des écoutes : en se détachant des images, l’émotion n’en est que plus intense, car universelle. On sait combien Philippe Sarde s’imprègne de la personnalité du metteur en scène pour inspirer son travail, on devine à l’écoute de cette sublime partition à quel point Louis Garrel est un personnage attachant. Composée de multiples mélodies qui se font échos, cette bande originale retrouve la richesse émotionnelle des premières œuvres de Philippe Sarde. Comme si pour illustrer l’émotion d’un cinéaste face à son premier film, il avait lui aussi retrouvé les sensations de ses créations pour Claude Sautet et Pierre Granier-Deferre. Un immense bonheur. Le premier morceau de l’album, Sortie de Prison, pose le climat du film. Alors que les toutes premières secondes évoquent la féminité et la grâce de Mona (Golshifteh Farahani), les cordes et instruments à vent viennent ensuite incarner son mystère, sa gravité, sa profondeur. Mais Mona est aussi une femme libre pendant la journée : le piano s’empare alors de la mélodie, sous le contrôle des cordes devenues légères. Ce thème au piano est aérien, contrasté par le rythme des graves contrebasses. Pour Mona, lâcher prise ne signifie pas tout lâcher, mais juste un peu, elle est une femme responsable : la musique est structurée, elle s’accorde quelques moments de plaisir dans un cadre sous contrôle. Vers la fin, les violoncelles laissent entendre leur maturité. Ce qui rend particulièrement beau ce morceau est sa douce sonorité, dans laquelle chaque instrument contribue sans chercher à dépasser les autres. Cette douceur ouatée, très féminine, qui entoure la complexité de la composition, a été rendue possible par l’enregistrement dans l’église du Liban à Paris, dont l’acoustique contribue à rendre ce morceau absolument divin.

 

Les deux Amis de Louis Garrel

Les deux Amis de Louis Garrel

 

Le morceau suivant, Les Douches, nous fait vite comprendre que la douche n’est pas simplement ordinaire. Mona ne lave pas uniquement son corps, il y a une gravité plus profonde. Un mystère, la musique fait penser à des regrets, plus exactement à une culpabilité. Avec ce court morceau, Philippe Sarde pose la base de l’album et de l’œuvre de Louis Garrel, qui tournent autour de la notion de culpabilité. De quoi Mona est-elle coupable ? Et Abel (Louis Garrel) ? Le seul innocent du récit semble être Clément (Vincent Macaigne) ; tout est dans le prénom. Le thème des Baisers, en apparence simple, entièrement au piano, rejoint immédiatement, au panthéon des musiques pour piano de Philippe Sarde, ceux de Pierre et Hélène de Les Choses de la Vie de Claude Sautet (1970), ou du Chat de Pierre Granier-Deferre (1971). La grâce et la délicatesse de ce score, sa fragilité, représente vraiment le symbole des Deux Amis, œuvre fragile d’un cinéaste débutant, qui a eu bien raison de demander au compositeur de travailler au piano. Les notes courent comme des doigts sur un corps, alternant les caresses et l’émotion délicate de la découverte de la passion. Comme les premiers baisers, ce morceau devrait ne jamais finir.

 

Mai 68 démarre ensuite par une autre introduction au piano, surmontée par des élans de violons (toujours très présents, comme un rappel constant de la tension qui entoure l’histoire), la mélodie nous propose une variation très subtile du thème des Seins de Glace de Georges Lautner (1974). L’émotion ressentie témoigne de bonheurs fragiles ; les violoncelles prennent le pas en cours de morceau et donnent du corps à la complexité des relations entre les personnages. Ce thème est proposé à deux autres reprises : À la Porte puis Retour en Prison. Le piano incarne et les violons entourent. Au fil des trois morceaux, la musique s’assombrit. Il est très intéressant de les écouter à la suite, pour noter les variations que le compositeur fait subir à sa mélodie. Sarde utilise parfois ses propres compositions comme matière première pour recréer. Cette technique est après tout préférable à ces nombreux compositeurs qui, sans reprendre de précédentes compositions, nous livrent inlassablement la même recette. Chez Sarde, la recette est toujours différente, signe d’un grand chef.

 

Les deux Amis de Louis Garrel

Les deux Amis de Louis Garrel

 

Le Tournage fait résolument partie des moments de joie des Deux Amis. Le score est une extension de celui entendu lors du premier morceau. La clarinette rajoute de la chaleur, on l’entend pour la première fois avec une réelle présence. Chaque instrument trouve sa place, se mélange, crée son style propre, l’harmonie s’établit : un accompagnement parfait pour la communion que vivent les trois protagonistes à l’écran, pour la première fois heureux tous ensemble, sans aucune rivalité. Un autre sublime moment est celui de La Lettre. Un nouveau thème au piano. Depuis le début de l’album, le piano incarne la part libre de Mona mais est constamment entouré de cordes qui la contiennent. Ici, elle exprime sa liberté de choix dans une lettre très émouvante, et le piano l’accompagne sans aucun artifice, seul face au thème, en solo. Elle est nue, sans phare, se livre enfin et a choisi son homme et son destin. Elle est désormais libre de ses sentiments, même si son corps doit retourner en prison, mais cela aussi elle l’a décidé.

 

L’Attente reprend celui des Baisers, avec le climat des cordes qui s’impose très lentement, avec de lourdes et longues pauses. Ces respirations rythment la musique, et la présence de silences dans la mélodie lui confère un poids beaucoup plus marquant qu’aucun autre instrument n’aurait su le faire. C’est osé, malin. Les notes entre les silences nous montrent que le cœur de Mona bat à l’envers, mais elle a encore la force de faire face au chemin qu’elle a choisi. Dans Le Café, il y a tout le savoir-faire de Philippe Sarde pour accélérer le temps et insuffler des sentiments aux personnages. La musique de cette scène (chez Sautet, ce sont des scènes de brasserie, Garrel sait rester modeste) est assez courte et apparaît malheureusement sous-mixée à l’écran, pour laisser se superposer un brouhaha inutile. Enfin, La Course, qui n’est pas le dernier score des Deux Amis, permet de terminer avec panache cette magnifique suite musicale de près de trente minutes. Ici, les deux hommes se poursuivent, à un moment où le récit est en train de basculer, cette course va bientôt perdre son innocence. L’intrigue, quant à elle, se termine avec les dernières notes de Retour en Prison.

 

 

 

E La Chiamano Estate de Paolo Franchi (2012)

E La Chiamano Estate de Paolo Franchi (2012)

En bonus : on vous livre quelques mots sur la seconde partie de l’album, consacrée à E La Chiamano Estate de Paolo Franchi sorti en 2012. Ici, la passion est plus forte que la raison. Il est question de la relation amoureuse non conventionnelle entre Anna (Isabelle Ferrari) et Dino (Jean-Marc Barr). Le choix de faire figurer cette bande originale sur le même album que Les Deux Amis est judicieux tant il éclaire sur l’extraordinaire capacité du compositeur à interpréter les drames amoureux avec des moyens différents. Point de piano, mais beaucoup de cordes. Le frisson est davantage interprété que l’épiderme. La musique est proposée en six mouvements, le premier incarnant le climat. Terrain connu entre les deux films, le drame n’est jamais loin du mélodrame. La partition tout en cordes et les mélodies suspendues rappellent comment Bernard Herrmann travaillait les mêmes émotions. Mais si ce dernier illustrait des amours régies par le code Hays, elles sont décomplexées chez Sarde.

 

Dès le Mouvement II, les élans sont sexuels, au bord de l’orgasme ou du tabou. La musique incarne le déraisonnable tout en retenant son souffle. Après quatre minutes, une jouissance débouche sur des notes plus mystérieuses. L’inquiétude après l’extase, la culpabilité peut-être, mais de courte durée.  Le Mouvement III continue la même course au plaisir, avec davantage de maîtrise. Des crescendos évoquent à nouveau le meilleur d’Herrmann, notamment la scène d’amour de Sueurs Froides d’Alfred Hitchcock (1958). À l’occasion de notre entretien avec Philippe Sarde en juillet dernier, ce dernier nous expliquait en aparté qu’il aimait placer les micros à plusieurs mètres de hauteur pour capter le son des instruments, ce qui n’est pas la tendance actuelle. Herrmann procédait de la même manière. Le Mouvement IV est beaucoup plus grave, il a la couleur d’un thriller américain et une force différente. Le Mouvement V est le plus long de l’album, d’une durée de plus de 9 minutes. On y entend davantage les instruments à vent. La passion semble avoir déserté la mélodie, qui continue dans une verve de suspense. Les cuivres apparaissent. Le mouvement est probablement le plus varié en matière d’émotions, dans un univers plus proche de John Williams, mais avec une fragilité qu’Hollywood n’accepte plus aujourd’hui : il reste encore chez Philippe Sarde, après 300 compositions, une incroyable capacité à se mettre en danger. Le Mouvement VI conclut la suite musicale avec davantage de sérénité qu’elle n’avait commencé, devenant ainsi plus conventionnelle.

 

Il n’est pas courant de trouver un album de bande originale aussi intense que celui-ci. En deux films et dix-neufs morceaux, l’immense talent de Philippe Sarde est de nous transporter dans une palette d’émotions, avec une honnêteté et une intégrité artistique qui nous font regretter que le cinéma ne fasse plus aussi souvent appel à lui.

 

 

Les Deux Amis - bande originale1

Les Deux Amis – bande originale1

Les Deux Amis par Philippe Sarde

(durée : 52:18)

  1. Sortie de prison (2:18)
  2. Les douches (1:17)
  3. Les baisers (2:41)
  4. Mai 68 (2:43)
  5. L’oiseau (1:21)
  6. Le tournage (2:47)
  7. La lettre (1:55)
  8. L’attente (2:54)
  9. Le malaise (0:41)
  10. À la porte (1:25)
  11. Le café (1:32)
  12. Retour en prison (3:16)
  13. La course (1:58)

 

Les solistes de l’album

  1. 1er violon : Michael Davis
  2. 2è violon : Robert Bishop
  3. Alto : Louise Williams
  4. 1er violoncelle : Caroline Dale
  5. 2è violoncelle : Susan Monks
  6. Piano : Elizabeth Burley
  7. Harpe : Skaila Kanga
  8. Contrebasse : Paul Morgan
  9. Clarinette : Andrew Marriner

 

Suppléments La Chiamano Estate en seconde partie

  1. E la chiamano Estate – Mouv. I (1:12)
  2. E la chiamano Estate – Mouv. II (6:43)
  3. E la chiamano Estate – Mouv. III (3:23)
  4. E la chiamano Estate – Mouv. IV (3:03)
  5. E la chiamano Estate – Mouv. V (9:13)
  6. E la chiamano Estate – Mouv. VI (1:26)

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Source: CBO Box office

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