Sortie Blu-ray/ Ne vous retournez pas de Nicolas Roeg: critique

Publié par Franck Brissard le 12 octobre 2015

Synopsis : Quelques mois après la mort par noyade de leur petite fille, Laura Baxter et son époux John, appelé sur le chantier de restauration d’une église, se rendent à Venise. Mais la ville est devenue cet hiver-là le théâtre d’événements sordides et une étrange rencontre ravive chez le couple le souvenir douloureux de leur fillette.

 

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Ne vous Retournez pas - jaquette

Ne vous Retournez pas – jaquette

Nicolas Roeg a fait ses classes en tant que directeur de la photographie sur Le Masque de la mort rouge de Roger Corman en 1964, puis sur des films aussi prestigieux que Le Docteur Jivago de David Lean ou encore Fahrenheit 451 de François Truffaut. Il passe à la mise en scène au début des années 70 avec Performance coréalisé avec Donald Cammell. Ce réalisateur britannique a su se démarquer avec un cinéma onirique, loin de tout naturalisme, en mettant toujours en exergue l’étrangeté du réel. C’est le cas de Ne vous retournez pas, son chef-d’œuvre sorti en 1973, pierre angulaire et synthèse de sa carrière, adapté d’une nouvelle de Daphné du Maurier (Les Oiseaux, Rebecca) intitulée Pas après minuit. Les questions existentielles, les rapports entre l’homme et la femme, la question du deuil, la vie après la mort, sont au centre de Ne vous retournez pas qui fait office de chaînon manquant entre Fellini pour son goût du grotesque, Visconti pour le baroque, David Lynch et Alain Resnais pour leurs récits labyrinthiques. Ne vous retournez pas est une tragédie singulière, centrée sur des personnages bien définis tels des pièces sur un échiquier. Elle ne ressemble à aucune autre. Elle déconcerte, agace, subjugue et hypnotise, tant par sa magnifique photographie que par la partition de l’immense Pino Donaggio. Bien sûr, l’ensemble est littéralement emporté par l’interprétation de son couple star, Donald Sutherland et Julie Christie. Thème récurrent chez Nicolas Roeg, Ne vous retournez pas s’intéresse particulièrement aux rapports entre les individus, la quête métaphysique, énigmatique, violente, fascinante, érotique, inclassable et même fantastique. Mais il est difficile d’aborder son film sans dévoiler les grands traits de son incroyable intrigue, au risque de tomber dans la paraphrase.

 

Ne vous retournez pas (Don't Look Now)Ne vous retournez pas (Don't Look Now)Ne vous retournez pas (Don't Look Now)Ne vous retournez pas (Don't Look Now)

 

Dès l’ouverture sur la séquence de la noyade de la petite fille des Baxter, le cinéaste instaure un climat étrange, quasi mystique. La photo éthérée imprègne la victime d’une aura insaisissable, qui prépare à l’inéluctable. Roeg commence alors son puzzle, sa mosaïque sensorielle. Le cinéaste utilise l’ellipse dans un fondu enchaîné à travers le cri de la mère qui découvre le corps inanimé de sa fille. Le spectateur est alors instantanément transporté à Venise où le couple tente de faire son deuil. Architecte, John (Sutherland) passe ses journées à restaurer une église qui part en lambeaux, pourrit et se décrépit, comme d’autres bâtiments de la Sérénissime. Sa femme Laura (Christie) n’est plus que l’ombre d’elle-même. Cependant, son comportement change lorsqu’une femme aveugle, voyante, lui affirme que leur fille est à leurs côtés et veille sur eux, tout en les prévenant d’un malheur s’ils ne quittent pas la Cité italienne. Laura retrouve subitement le sourire et tente de convaincre son époux, être rationnel, qui ne veut rien entendre de cette prophétie insensée. Mais ses propres repères – comme ceux des spectateurs – s’effondrent progressivement lui faisant prendre conscience qu’il existe peut-être d’autres mondes. Parallèlement, une série de crimes s’empare de Venise avec des corps repêchés dans les canaux. Inutile d’en savoir plus, le chef-d’œuvre de Nicolas Roeg se déguste, se vit, et agit sur les sens du spectateur. C’est d’ailleurs la marque des grands cinéastes et Ne vous retournez pas se redécouvre à chaque visionnage.

 

Ne vous retournez pas (Don't Look Now)Ne vous retournez pas (Don't Look Now)Ne vous retournez pas (Don't Look Now)Ne vous retournez pas (Don't Look Now)

 

La Cité italienne devient en outre ici un personnage à part entière. Un « être » qui se détériore, voué à disparaître, se perdant dans les vapeurs du brouillard hivernal. Les personnages errent comme des âmes en peine, des fantômes, surtout la nuit au bord des canaux, où les voix résonnent et où le passé se reflète. Venise agit dès lors comme une passerelle entre deux rives, entre deux mondes, le réel et le fantastique. Après la mort accidentelle de leur fille, il n’est donc pas étonnant que les Baxter se retrouvent plongés et perdus dans la Cité des Doges, entre visions et rencontres insolites. Ne vous retournez pas se révèle comme un faux film passif car il demande l’entière participation du spectateur, dont l’intellect et les sens sont mis à contribution pendant près de deux heures, sur un rythme languissant et maîtrisé grâce à un montage aussi pointilleux qu’exceptionnel. À la fois giallo, classique fantastique/horrifique et drame psychologique teinté d’érotisme, avec l’une des plus grandes scènes de sexe de l’histoire du cinéma, décrite comme particulièrement réaliste, Ne vous retournez pas n’a pas fini de dévoiler encore toutes ses facettes. Précisons d’ailleurs que les pistes se brouillent à mesure qu’on tente de l’analyser, rendant le jeu kafkaïen toujours plus magistral et virtuose, avec Venise comme labyrinthe. L’œuvre se termine sur l’extraordinaire séquence finale qui n’a aussi pas fini de marquer la mémoire des cinéphiles et de faire de nouveaux adeptes.

 

 

 

Ne vous retournez pas (Don't Look Now)

Ne vous retournez pas (Don’t Look Now)

TEST BLU-RAY : En guise d’interactivité, l’édition propose un entretien (30’) indispensable et passionnant d’un des plus grands historiens et critiques français, Jean-Baptiste Thoret. Spécialiste du cinéma américain et notamment du Nouvel Hollywood, il replace Ne vous retournez pas dans son contexte, en croisant habilement le fond et la forme. Toujours aussi didactique, spontané et captivant, Thoret répond à certaines interrogations, tout en exposant la carrière singulière du cinéaste britannique Nicolas Roeg, les partis pris, le casting, les thèmes abordés. Sur une page des credits, l’éditeur remercie les 123 KissBankers (dont votre serviteur) qui ont participé au crowdfunding pour la concrétisation des nouvelles éditions HD de Ne vous retournez pas et Enquête sur une passion. Potemkine et Agnès b nous permettent ainsi de redécouvrir Ne vous retournez pas dans de belles conditions techniques, même si les partis pris esthétiques, concoctés par le chef opérateur Anthony B. Richmond (L’Homme qui venait d’ailleurs, Enquête sur une passion), donnent constamment du fil à retordre au codec AVC. Quelques séquences nocturnes demeurent altérées avec des noirs poreux virant au bleu, une baisse de la définition avec des plans flous, un grain plus hasardeux et une gestion des contrastes déséquilibrée. En dépit de diverses scènes à la définition aléatoire, la propreté est indéniable et le dépoussiérage conséquent, la copie demeure très appréciable, et l’apport HD (1080p) est loin d’être négligeable. Les séquences diurnes lumineuses sont excellemment restituées avec parfois un halo de lumière vaporeux fort plaisant. On découvre aussi un lot de détails inédits qui flatte la rétine avec un piqué plutôt ferme, d’autant que le cadre est superbement exploité. La version originale dispose cependant d’un mixage DTS-HD Master Audio Mono grinçant, chuintant et souvent irritant pour les tympans. À titre de comparaison, la piste française DTS-HD Master Audio Mono s’avère plus homogène, dynamique, propre et même relativement efficace. La version anglaise peine à instaurer un confort phonique appréciable. Dans les deux cas, aucun souffle n’est constaté et les sous-titres ne sont pas imposés sur la version originale.

 

 

 

  • NE VOUS RETOURNEZ PAS (Don’t Look Now) réalisé par Nicolas Roeg, disponible en Blu-ray depuis le 6 octobre 2015.
  • Avec : Julie Christie, Donald Sutherland, Hilary Mason, Clelia Matania, Massimo Serato, Renato Scarpa, Leopoldo Trieste, David Tree…
  • Scénario : Allan Scott, Chris Bryant, d’après la nouvelle de Daphne du Maurier
  • Production : Peter Katz
  • Photographie : Anthony B. Richmond
  • Montage : Graeme Clifford
  • Décors : Francesco Chianese
  • Costumes : Marit Allen, Anna Maria Feo, Andrea Galer
  • Musique : Pino Donaggio
  • Editeur : Potemkine
  • Tarif : 19,99 €
  • Durée : 1h50
  • Distribution salles : Paramount
  • Date de sortie initiale : 9 décembre 1973 (Etats-Unis), 18 septembre 1974 (France)

 

Extrait par Potemkine

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Trailer original

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