Les Huit Salopards de Quentin Tarantino : critique

Publié par Thierry Carteret le 7 janvier 2016

Synopsis : La guerre de Sécession est terminée. John Ruth, un chasseur de primes, emmène sa prisonnière Daisy Domergue se faire pendre à Red Rock. Leur route croise celle du major Marquis Warren, ancien soldat devenu lui aussi chasseur de primes, et de Chris Mannix, le nouveau shérif de Red Rock. En plein blizzard, ils se réfugient dans un relais de diligence, où se trouvent déjà quatre individus : le Confédéré, le Mexicain, le Cowboy et le Court-sur-pattes. Pendant la tempête, le relais devient le théâtre de la tromperie et de la trahison.

 

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Les 8 Salopards - affiche

Les 8 Salopards – affiche

Après la fuite du scénario sur la toile en janvier 2014, Quentin Tarantino a failli tout abandonner. Heureusement, Les Huit Salopards est reparti de plus belle grâce à une lecture sur scène quatre mois plus tard devant 1 600 fans, venus découvrir son nouveau projet de western. De cette simple lecture organisée par une association à but non lucratif, le réalisateur, présent pour l’occasion en compagnie d’une partie des comédiens (Samuel L. Jackson, Kurt Russell, Walton Goggins, Tim Roth, Michael Madsen, Bruce Dern, James Parks, Dana Gourrier, Zoë Bell), a livré un véritable spectacle théâtral pour un événement qui a fait date. Suite au succès de ce happening, Quentin Tarantino a décidé de poursuivre son envie de réaliser Les Huit Salopards pour le grand écran, après le formidable DJANGO UNCHAINED (notre critique). Quelques mois plus tard, le tournage commençait à Telluride, dans le Colorado, toujours sous la production de la Weinstein Company. Et le cinéaste n’a pas fait les choses à moitié en choisissant de tourner en 70mm Ultra Panavision, format qui n’avait plus été utilisé depuis 1966, notamment pour Khartoum de Basil Dearden. Un choix plutôt étrange pour un huis clos, motivé par une envie de proximité avec les personnages tout en ajoutant paradoxalement du mystère. Il permet au réalisateur de livrer une véritable ode à la pellicule et son grain unique. L’an dernier, Quentin Tarantino, Christopher Nolan et J.J. Abrams avaient d’ailleurs convaincu Kodak, qui a collaboré de très près à ce nouveau projet, de ne pas stopper sa production de pellicule 35 mm. Les Huit Salopards ressemble à un manifeste contre le numérique, magnifié dès la séquence d’ouverture – l’apparition de la diligence dans la montagne enneigée – par la splendide photographie de Robert Richardson. Le générique au lettrage jaune et la magnifique composition originale d’Ennio Morricone, aux accents presque « hermanniens », achève l’émerveillement, et renvoie directement le spectateur en 1968, date de sortie de deux très grands westerns du cinéma italien : Il était une fois dans l’Ouest de Sergio Leone et Le Grand Silence de Sergio Corbucci.

 

Les Huit Salopards - The Hateful EightLes Huit Salopards - The Hateful EightLes Huit Salopards - The Hateful EightLes Huit Salopards - The Hateful Eight

 

« On prend les mêmes et on recommence » pourrait être l’adage de ce nouveau long métrage fleuve de près de trois heures, porté par un casting à l’unisson, à commencer par Samuel L. Jackson, Kurt Russell et Jennifer Jason Leigh, dirigée pour la première fois par Tarantino. La force des Huit Salopards est de tenir un huis clos avec seize personnages incarnant des archétypes du western (le chasseur de primes, le vieux soldat sudiste, le shérif inexpérimenté, etc.), à la manière des Dix Petits Nègres d’Agatha Christie, construit comme un jeu de piste où se cachent secrets et fausses révélations. Avec cependant une astuce, voire une roublardise, du scénariste Tarantino : rompre l’unité de temps en milieu de narration avec un flashback se déroulant un peu plus tôt dans la journée. En plaçant son intrigue dans un unique lieu, le réalisateur fait de l’œil à Reservoir Dogs, sa première réalisation, mais prend aussi le risque de se casser la figure en cours de route.

 

Depuis son Boulevard de la Mort, Quentin Tarantino a un peu pris l’habitude de proposer de longues plages de dialogues, parfois au risque de provoquer l’ennui et la lassitude chez les spectateur. Hélas, il n’évite pas cet écueil ici et certains passages peuvent paraître exagérément longs et bavards. Sans doute Les Huit Salopards aurait-il gagné à être resserré sur deux heures. La composition de Morricone se faisant finalement discrète par la suite, le réalisateur fait le choix audacieux de proposer un interlude musical avec une chanson à la guitare interprétée par Daisy Domergue – campée par une Jennifer Jason Leigh méconnaissable –, manière ainsi de couper son action en deux parties.

 

Les Huit Salopards reste de la très belle ouvrage, mais l’œuvre a tendance à vouloir en faire trop. Comme un gamin qu’on laisserait devant une confiserie et qui ne saurait où donner de la tête, Tarantino se fait plaisir et cela se sent, même si parfois son plaisir semble un peu égotiste. Paradoxalement, sa totale – et miraculeuse, dans le système hollywoodien actuel – liberté de création semble emmener Tarantino vers un absolu, en étirant tout ce qui constitue son style jusqu’à l’absurde et le surréalisme. Le thème du racisme qui sous-tend le propos était mieux exploité et de façon plus percutante dans Django Unchained. Ici, ce sont les thèmes de la nature humaine, de la justice, de la guerre et du mensonge qui sont abordés, l’ensemble généreusement saupoudré d’humour, de sang et de violence.

 

Les Huit Salopards - The Hateful EightLes Huit Salopards - The Hateful EightLes Huit Salopards - The Hateful EightLes Huit Salopards - The Hateful Eight1

 

Les Huit Salopards distille sur sa seconde partie un suspense tendu très hitchcockien, avant de s’achever dans un final parfaitement expiatoire. Sur la fin, Les Huit Salopards lorgne même carrément vers le cinéma d’horreur tendance Massacre à la Tronçonneuse : le visage couvert de sang de Jennifer Jason Leigh rappelle quelque peu Marilyn Burns dans le classique de Tobe Hooper. Le tout aidé par les effets visuels de John Dykstra et les maquillages gore de Greg Nicotero. Une grande violence asperge l’écran, la même qui imprégnait déjà les westerns italiens du cinéma d’exploitation dont Tarantino est un admirateur friand, comme Le Temps du Massacre ou Les Quatre de l’Apocalypse de Lucio Fulci, Tire encore si tu peux de Giulio Questi ou encore Keoma de Enzo G. Castellari. Et bien entendu, avec le choix du maestro Ennio Morricone à la musique, c’est l’ombre du grand Sergio Leone qui plane sur ces Huit Salopards.

 

Un héritage lourd à porter et dont l’élève Tarantino se montre parfois digne, mais aussi un peu cancre par instants, en voulant trop bien faire son devoir. Le risque de son cinéma est de voir ses références cinéphiliques prendre le pas sur son style. Son ultime opus apporte la preuve qu’il a encore les moyens de surprendre son public tout en inscrivant son œuvre dans l’hommage tout personnel, digérant à sa sauce ses multiples sources d’inspiration. En définitive, Les Huit Salopards, malgré des longueurs narratives, et un manque de dimension émotionnelle, qui faisait la force de Kill Bill, Jackie Brown ou Django Unchained, s’avère une très grande leçon de cinéma, donnée par un cinéaste totalement maître de son art. Un constat mitigé, d’autant plus irritant que Quentin Tarantino n’est vraiment pas passé loin de signer là son Il était une fois dans l’Ouest

 

 

 

  • LES HUIT SALOPARDS (The Hateful Eight) écrit et réalisé par Quentin Tarantino en salles le 6 janvier 2016.
  • Avec : Samuel L. Jackson, Kurt Russell, Jennifer Jason Leigh, Tim Roth, Michael Madsen, Bruce Dern, Walton Goggins, Demian Bichir, Channing Tatum, Zoë Bell…
  • Production : Richard N. Gladstein, Stacey Sher, Shannon McIntosh
  • Photographie : Robert Richardson
  • Montage : Fred Raskin
  • Décors : Rosemary Brandenburg
  • Costumes : Courtney Hoffman
  • Musique : Ennio Morricone
  • Distribution : SND
  • Durée : 2h48

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