Sortie VOD/ 99 Homes de Ramin Bahrani : critique

Publié par Antoine Gaudé le 15 mars 2016

Synopsis : Rick Carver, homme d’affaires à la fois impitoyable et charismatique, fait fortune dans la saisie de biens immobiliers. Lorsqu’il met à la porte Dennis Nash, père célibataire vivant avec sa mère et son fils, il lui propose un marché. Pour récupérer sa maison, sur les ordres de Carver, Dennis doit à son tour expulser des familles entières de chez elles.

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99 Homes - affiche

99 Homes – affiche

Grand Prix au dernier Festival de Deauville, 99 Homes de Ramin Bahrani (At Any price) dévoile une facette de la crise mondiale que le cinéma américain avait encore peu visité : la saisie des biens immobiliers. Aborder un tel sujet nécessite néanmoins quelques ajustements, car filmer des expulsions pousse le cinéaste à franchir soit le pathos naïf ou le brûlot politique. Chose que THE BIG SHORT (notre critique) parvient admirablement à éviter ; Adam McKay instaure une distance, à la fois ludique et ironique, à cet environnement, tout en y multipliant intelligemment les points de vue. Bahrani fait, quant à lui, le choix inverse et investit le champ du drame social, ce qui peut paraître plus ambitieux mais également plus risqué. 99 Homes ne lésine donc pas sur les scènes d’expulsions qui s’avèrent saisissantes, à l’image de la séquence d’ouverture ou celle de Dennis Nash (très bon Andrew Garfield) et sa famille. Le réalisateur américain d’origine iranienne joue sur le contraste, grâce au cynisme de Rick Carver (Shannon), impassible devant l’humiliation et les déboires d’une pauvre famille, trahie par son gouvernement ou plutôt ses banques, qui prend conscience que son « rêve américain » lui échappe. Tout l’intérêt de 99 Homes réside dans la démonstration d’une Amérique incapable de protéger ses classes sociales les plus démunies. Comment le rêve américain peut-il fuir sa propre population ? Passionnant de découvrir alors la manière dont Nash veut récupérer sa maison coûte que coûte. Symbole d’une réussite sociale, affective et surtout pleinement méritée, la maison familiale s’inscrit dans l’imaginaire et les mœurs américaines. Ce rapport cultuel que l’individu entretient avec sa maison dessine les traits consuméristes et matérialistes propres à la société américaine. Soucieux de leur statut social, les Américains semblent parfois plus attacher à leurs biens matériels qu’aux souvenirs qu’ils évoquent chez eux.

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La trajectoire de Nash est alors assez conforme à ce qu’on attend de ce type de personnage, pris entre un désir de revanche sur le système et une forte culpabilité (il gagne de l’argent en expulsant lui-même les gens). Littéralement au « pied du mur », il a en point de mire l’ultime prise de conscience qui lui permet de regagner le côté des gentils. Si bien que lorsqu’on découvre la vie de Rick Carver, avec ses différentes maisons interchangeables, ses deux femmes et son business crapuleux, on est forcément intrigué, voire fasciné, par son mode de vie délinquant. La véritable trouvaille se situe donc dans la personnalité et les motivations de ce personnage, génialement interprété par Michael Shannon. Il place Nash face à la triste et cynique réalité des États-Unis d’aujourd’hui. Un pays qui se meurt et ne peut évidemment pas sauver tout le monde dans sa chute : l’Arche n’en sauve qu’un sur cent, les quatre-vingt-dix-neuf autres sont noyés. La religion a toujours bon dos aux États-Unis ; Carver se moque d’ailleurs de ce culte artificiel que Nash loue à sa maison, construit sur une idéologie capitaliste orchestrée par les banques et les agences immobilières. Ainsi, lorsque l’étau se resserre autour de Nash – certains expulsés en colère découvrent son nouveau métier –, il choisit la somptueuse maison avec piscine que rejette instantanément sa mère et son fils, restés du côté des gentils-pauvres. Bahrani en profite d’ailleurs pour manier la métaphore visuelle de manière un peu ostentatoire, comme cette noyade dans la piscine via le reflet judicieux d’une vitre.

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La confrontation des deux points de vue est néanmoins intéressante tant l’existence d’un personnage comme Carver semble surréaliste dans le paysage post-crise. Si la morale vient jouer son atout dans le dénouement, le sauvetage de ce cas isolé est assez révélateur de l’impasse dans lequel se trouve le pays. Le personnage de Carver est jugé à l’aune d’une fraude mais son comportement et son métier ne sont que peu remis en cause, car ils restent légaux du point de vue de la loi. C’est par ce décalage moral que 99 Homes montre sa défaillance critique, inhérente à l’idéologie américaine et à sa foi imperturbable en la Constitution. L’intérêt du récit réside dans cet aspect, à savoir dans ces valeurs et ces mythes qui façonnent l’Amérique et dans cet affrontement spirituel et idéologique entre cyniques et croyants. Il n’est donc pas anodin que la scène la plus troublante soit celle de l’expulsion d’un vieil homme qui, au-delà de perdre sa maison, perd également sa dignité : il n’a ni ami ni famille et doit se faire accompagner à la Croix Rouge par la police au risque de se retrouver à la rue le soir même. Bahrani parvient ici enfin à montrer que la maison peut également être un substitut salutaire aux personnes les plus démunies, au-delà de tout confort matérialiste ou symbole de réussite sociale. 99 Homes s’avère l’archétype du cinéma de gauche américain, avec cette volonté de dénoncer brutalement les inégalités tout en protégeant les valeurs ancestrales, mythologiques et idéologiques qui ont façonné les États-Unis depuis des siècles. Tel est le paradoxe d’un cinéma qui déteste son pays autant qu’il le chérit. Ce cinéma qui cherche, consciemment, à éveiller les esprits face aux injustices, mais qui, inconsciemment, à peur de la nouveauté et du changement.

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Antoine Gaudé

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  • 99 HOMES réalisé par Ramin Bahrani en e-cinema le 18 mars 2016.
  • Avec : Andrew Garfield, Michael Shannon, Laura Dern, Tim Guinee, J.D Evermore, Juan Gaspard, Nicole Barré, Cullen Moss…
  • Scénario : Ramin Bahrani, Amir Naderi
  • Production : Ashok Amritraj, Ramin Bahrani, Andrew Garfield, Justin Napppi, Kevin Turen
  • Photographie : Bobby Bukowski
  • Montage : Ramin Bahrani
  • Décor : Alex DiGerlando
  • Musique : Antony Partos, Matteo Zingales
  • Distribution : Wild Bunch
  • Durée : 1h52

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