Ressortie/ Uri Zohar, 3 regards : critique

Publié par Philippe Descottes le 16 novembre 2016

Malavida propose de (re)découvrir trois longs métrages Uri Zohar, cinéaste israélien avant-gardiste et chef de file de « la Nouvelle Sensibilité », un courant de cinéma d’auteur des années 1960-1970.

 

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Uri Zohar, 3 regards - affiche

Uri Zohar, 3 regards – affiche

Avant de débuter au cinéma, Uri Zohar a fait son service militaire dans la troupe de divertissement de l’armée, puis est devenu humoriste, acteur de cabaret et de théâtre. Il a ensuite tourné dans les productions cinématographiques marquées par les valeurs sionistes-socialistes en vogue dans le cinéma israélien des années 1950. Son passage à la réalisation marque une rupture dans le paysage. Son premier long métrage, Un trou dans la lune (1964), une critique ouverte du sionisme et de son devenir, présenté et remarqué à Cannes dans le cadre de la Semaine de la Critique, s’est distingué par sa forme non-conventionnelle et sa liberté de ton. Il est la première pierre du cinéma moderne israélien. Uri Zohar s’est vite placé comme le chef de file « d’une nouvelle vague israélienne » lancée par des réalisateurs nés dans les années 1930, qui ont été fortement inspirés par la Nouvelle Vague française. Mais le metteur en scène Yehouda Neeman préfère l’expression de « Nouvelle Sensibilité », communément utilisée aujourd’hui. Contrairement à ses collègues, Uri Zohar réalise une dizaine de longs métrages. Traversant tous les genres, il signe des films commerciaux dont le succès lui permet de financer des projets plus personnels. À la fin des années 1970, il met un terme à sa carrière pour se consacrer au judaïsme et devenir rabbin ultra-orthodoxe. Oublié, la Cinémathèque Française lui a consacré une rétrospective en octobre 2012 et depuis le 26 octobre 2016, Malavida sort, en copies neuves, trois de ses films. Si l’on peut regretter l’absence de la troisième partie de la Trilogie de la plage – en espérant qu’il soit parmi les autres films du cinéastes dont la sortie est prévue 2017 -, les trois œuvres de cette rétrospective offrent déjà un large aperçu de ses talents de réalisateur, mais aussi d’acteur.

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Trois jours et un enfant (Shlosha yamim veyeled – 1967) nous emmène dans une ville avec ses contrastes, où les maisons délabrées et les terrains vagues s’opposent aux bâtiments neufs et modernes de l’université. Une ville qui pourrait être brésilienne si l’on se fie aux airs de bossa nova qui accompagnent les images. Mais Eli, Yael et Zviv sont trois étudiants qui vivent ensemble dans un appartement de Jérusalem. Eli et Yael s’aiment et Zviv éprouve pour Yael un amour sans retour. Un jour, Eli reçoit un appel de Noa, la fille d’un kibboutz, son premier amour, qui lui demande de garder trois jours son fils de trois ans. Ce personnage est comme le déclarait Uri Zohar dans un entretien en mai 1967 « un homme déchiré sentimentalement entre deux mondes, celui d’un idéal auquel il ne peut renoncer, qu’il ne peut oublier, et le monde où il vit dans lequel cet idéal a pratiquement disparu. La femme qu’il aime est l’incarnation de ce déchirement (…) ». D’où, chez lui les changements de sentiments, de l’amour à la haine, et une mélancolie et un mal-être persistant. Trois jours et un enfant, qui s’inspire de certaines oeuvres comme Hiroshima mon amour ou L’Année dernière à Marienbad d’Alain Resnais, a permis à Oded Kotler (Eli) de remporter le Prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes 1967. L’histoire est racontée en voix-off, comme un monologue intérieur, procédé narratif du Nouveau Roman. Le recours aux flashbacks associé à l’habileté du montage permettent un voyage hésitant entre le présent et le passé, la ville et la campagne, la réalité et les souvenirs.

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Il en va différemment avec les deux suivants. Moins modernistes et plus épurés. Les Voyeurs (Metzitzim -1972), tourné en couleurs, se déroule à Tel-Aviv et se rapproche de la comédie italienne. D’ailleurs, les deux protagonistes, Elli et Gutte, ont quelques liens de parenté avec les Vitelloni de Fellini. Elli (Arik Einstein) est le guitariste d’un groupe de rock minable, et Gutte (Uri Zohar), plagiste et maître-nageur bougon, sont deux vieux copains qui refusent de grandir et ne songent qu’à draguer les filles avec plus ou moins de réussite et surtout de tact. Mais glandouiller n’est pas sans risques et Gutte doit souvent voler au secours d’Elli, marié à Millie et père de famille, et lui servir d’alibi. Les Voyeurs, qui met en évidence la lumière mais surtout le jeu d’acteur du réalisateur, est une comédie grinçante sur la vie de bohème d’une certaine génération, et s’articule autour de relations triangulaires. À l’instar de Trois jours et un enfant se succède ici un lien entre Elli, Nina, la conquête d’un soir, et Gutte, puis la relation entre Elli, Millie et Gutte.

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Les Yeux plus gros que le ventre (Eynaim gdolot – 1974) constitue le deuxième volet de la Trilogie de la plage. Si ce film renvoie à la Nouvelle Vague, il évoque également le cinéma de John Cassavetes, ne serait-ce que par des acteurs, « sa famille », que l’on retrouve d’un film à l’autre. Si ses qualités de comédien s’imposent encore une fois à l’écran, Uri Zohar n’en néglige pas pour autant la mise en scène avec quelques plans-séquences et un travail sur l’image (cadre et lumière) particulièrement soignés. Ici, il se glisse dans la peau de Benny Forman, l’entraîneur d’une équipe de basket-ball qui a le vent en poupe. Marié et père de deux enfants, il multiplie pourtant les aventures extra-conjugales. Comme le suggère le titre et une chanson qui revient régulièrement, avec ce refrain en guise d’avertissement « Tu as bu le nectar de la fleur, maintenant la fleur est morte », Benny a tout pour être heureux, mais il en veut encore plus. Devant la caméra, il fait appel à son complice Arik Einstein qui incarne Yossi, son meilleur ami et le meneur de jeu de son équipe, mais aussi à Sima Eliyahu, qui était Millie dans Les Voyeurs. On retrouve une nouvelle fois un enfant en bas âge et des liens en triangle entre les personnages. Benny est pris entre Elia, son épouse – au cinéma comme dans la vie -, et Sima, sa maîtresse, laquelle est par la suite au cœur d’une rivalité entre Benny et Yossi. Non dénué d’humour, Les Yeux plus gros que le ventre est aussi bien plus sombre que le premier volet, avec une fin qui pourrait laisser entendre que, malgré ses déboires, rien ne changera pour Benny.

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En attendant une prochaine sortie du dernier volet, Sauvez le maître nageur (Hatzilu Et HaMatzil – 1976), les deux premiers ont déjà en commun une critique du machisme d’une société patriarcale où les femmes subissent les états d’âme et les frasques des hommes, et un certain désarroi face à une société en quête d’identité. 

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TROIS JOURS ET UN ENFANT, LES VOYEURS, LES YEUX PLUS GROS QUE LE VENTRE – 3 Regards écrits et réalisés par Uri Zohar en salles depuis le 26 octobre 2016, distribués par Malavida.

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