Sortie DVD/ L’Emprise des Ténèbres de Wes Craven : critique

Publié par Paul Laborde le 7 septembre 2017

Synopsis : Dennis Alan, un jeune anthropologue, est envoyé en mission dans une clinique à Haïti pour rencontrer un patient diagnostiqué mort et enterré quelques années plus tôt. Arrivé sur l’île, Alan apprend l’existence d’une mystérieuse poudre vaudou capable de plonger un homme dans une mort artificielle. Son enquête le met bientôt aux prises avec les Tontons Macoutes, des miliciens paramilitaires qui utilisent cette drogue pour éliminer les opposants politiques au régime. Menacé de mort, Alan tente de récupérer la recette du poison avant de repartir pour Boston. Mais, ensorcelé par ses ennemis, il ne tarde pas à sombrer dans un univers de magie noire, où se mêlent hallucinations, cauchemars et réalité.

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LEmprise des Tenebres - jaquette

L’Emprise des Ténèbres – jaquette

Deux ans après la disparition de Wes Craven, Wild Side Video propose dans une édition collector un des films les plus singuliers du Master of Horror, souvent éclipsé par ses mythiques et lucratives licences que sont Scream, Freddy ou encore La Coline a des Yeux. C’est rendre hommage à une œuvre qui a l’élégance de traiter le phénomène zombie à contre-courant de l’imagerie popularisée par le génial George Romero (La Nuit des Morts-Vivants, 1968). À mille lieux du cadavre mangeur d’hommes, Wes Craven revient au mythe originel, qui puise sa source dans la culture haïtienne. En cela, il est plus à rapprocher d’un Jacques Tourneur (I walked with a Zombie, 1944). Le mort-vivant n’est pas une mécanique de terreur qui se suffit à elle-même – à l’instar des productions actuelles façon The Walking Dead – mais d’avantage un procédé narratif pour aborder les rites ésotériques de la culture vaudou, empreinte de mysticisme et de magie noire. Pour ce faire, Craven se base sur l’essai The Serpent and the Rainbow (1985) de l’anthropologue Wade Davis. Ce dernier a théorisé le processus de « zombification » qui aurait lieu à Haïti, l’expliquant médicalement par une molécule mettant le sujet en état de mort clinique temporaire. Si la pertinence de l’ouvrage a largement été remise en cause par la communauté scientifique internationale, il représente pour Craven un matériel de base idéal ; sa narration oscille constamment entre fantastique et explications rationnelles. Bill pullman (Lost Highway, Independance Day) joue un anthropologue débarqué à Haïti pour enquêter sur la mystérieuse poudre à créer des zombies. Celle-ci intéresse les lobbys pharmaceutiques américains qui voient en elle une opportunité mercantile. Cartésien convaincu, le personnage de Pullman va rapidement être confronté à la fantasmagorie de cauchemars prémonitoires, hantés par la figure du chef de la police politique (fantastique Zakes Mokae), également sorcier vaudou.

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Bill Pullman - LEmprise des Tenebres

Bill Pullman – L’Emprise des Ténèbres

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L’originalité du récit réside bien dans cette alternance entre une étude presque anthropologique et des scènes macabres glaçantes. D’un côté, Wes Craven filme les rites religieux et les processions mystiques à la manière d’un documentaire ; les particularités de la culture haïtienne étant expliquées par le personnage de Cathy Tyson, médecin et danseuse vaudou à ses heures perdues. En outre, il place son récit dans un contexte répressif, à la fin du règne de Jean-Claude Chevalier (en 1986), dictateur bien réel qui a orchestré des milliers de crimes politiques. Le tout renforce l’aspect documentaire, et apporte même un sous-texte critique (dénonciation du régime autoritaire de Chevalier, de la colonisation française et des intérêts capitalistes américains). Dans ce contexte réaliste, le surgissement du fantastique n’en est que plus mémorable.

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À la manière de Freddy (Nightmare on Elm Street, 1984), le danger surnaturel apparaît dans les cauchemars et autres hallucinations du protagoniste. Ils sont traversés par une esthétique baroque et mortifère, faite de cadavres annonciateurs, de cercueils et de trombes de sang hyperboliques. Ces signes avant-coureurs finissent par empiéter sur le réel (le diner aux deux tiers du film, franchement glaçant), mais de manière parcimonieuse. À l’exception des dix dernières minutes, le récit ne sombre jamais dans l’excès, à tel point qu’on doute parfois de la santé mentale du héros. La représentation des zombies, âmes perdues entre le monde des vivants et des morts, est aussi très réussie. Loin de l’esthétique gore du zombie en décomposition, ils ont quelque chose d’humain, trop humain. Un regard apeuré, une expression de douleur éternelle, les rendant quelque part plus terrifiants qu’un cadavre ambulant. L’Emprise des Ténèbres reste un grand Wes Craven, si l’on excepte ces dix dernières minutes qui basculent dans le grand-guignol. Car cette fin donne l’impression de briser l’équilibre savamment bâti tout au long du film, notamment avec l’élément autour de l’animal-totem protecteur qui frôle le kitsch. Il reste donc indispensable dans sa filmographie, tant le mélange d’épouvante et de réalisme est une preuve de son ambition narrative. 

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LEmprise des Tenebres - coffret

L’Emprise des Ténèbres – coffret

DVD : Le coffret collector comprend un livret de 60 pages écrit par le journaliste de cinéma Frédéric-Albert Levy. En plus d’être un bel objet, il se révèle passionnant, contenant diverses anecdotes autour du film, des réflexions du journaliste sur la représentation du vaudou au cinéma ou encore sur le régime autoritaire de Chevalier, ainsi que des propos rapportés par Wes Craven et Bill Pullman. Il est par ailleurs agrémenté de photos du tournage. Les bonus contiennent une interview intéressante d’Alexandre Aja, derrière le remake de La Coline a des Yeux. Intitulé Gentlemen Wes, cet entretien de 30 minutes parle de son amitié avec le Maître, et évoque le paradoxe que représente Craven : cinéaste à la fois séminal (il a popularisé le slasher avec Freddy) et « castrateur » (le succès de Scream a bloqué le genre dans l’impasse du teen movie second degré post-moderne). Il revient enfin sur la complexité de ce personnage, écrasé par sa responsabilité sociale car Scream a inspiré de nombreux tueurs aux États-Unis. 

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Paul Laborde

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  • L’EMPRISE DES TÉNÈBRES (The Serpent and the Rainbow)
  • Ressortie vidéo : 6 septembre 2017
  • Version Master restauré HD édition collector
  • Format / Produit : Coffret Blu-ray+DVD avec livret exclusif de 60 pages écrit par Frédéric-Albert Levy
  • Réalisation : Wes Craven
  • Avec : Bill Pullman, Cathy Tyson, Paul Winfield, Zakes Mokae, Brent Jennings, Conrad Roberts, Badja Djola, Theresa Merritt…
  • Scénario : Richard Maxwell, Adam Rodman, d’après le livre de l’anthropologue Wade Davis
  • Production : Doug Claybourne, David Ladd
  • Photographie : John Lindley
  • Montage : Glenne Farr
  • Décors : David Nichols
  • Costumes : Peter Mitchell
  • Musique : Brad Fiedel
  • Tarif : 24,99 €
  • Durée : 1h34
  • Édition : Wild Side Vidéo
  • Sortie initiale : 5 février 1988 Etats-Unis) – 11 mai 1988 (France)

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