Ressortie / La Leçon de piano de Jane Campion : critique

Publié par Charles Villalon le 29 novembre 2017

Synopsis : Ada, mère d’une fillette de neuf ans, s’apprête à partager la vie d’un inconnu, au fin fond du bush néo-zélandais. Son nouveau mari accepte de transporter toutes ses possessions, à l’exception de la plus précieuse : un piano, qui échoue chez un voisin illettré. Ne pouvant se résigner à cette perte, Ada accepte le marché que lui propose ce dernier : regagner le piano, touche par touche, en se soumettant à ses fantaisies…

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La Lecon de Piano - affiche ressortie

La Leçon de Piano – affiche ressortie

Palme d’or au Festival de Cannes de 1993, La Leçon de piano ressort en salles ce mercredi dans une version restaurée distribué par Carlotta. La première chose que l’on peut en dire, c’est qu’il a parfaitement résisté à l’épreuve du temps. Revoir le chef-d’œuvre de Jane Campion près d’un quart de siècle plus tard est un véritable choc. Dès les premiers plans – une belle séquence d’ouverture aux accents malickiens –, le récit et la mise en scène de Campion nous happent, nous captivent, pour ne plus desserrer son étreinte. En voix-off, Ada (Holly Hunter, multirécompensée), jeune femme donnée en mariage par son père à un colon néo-zélandais qu’elle n’a jamais rencontré, nous explique qu’elle a cessé de parler à l’âge de six ans. Nous ne saurons pas pourquoi. Pas plus que nous ne saurons qui est le père de sa fille, Flora, ni si celle-ci est une enfant légitime. Ce qu’elle nous dit, en revanche, c’est que sa voix, désormais, c’est la musique qu’elle tire de son piano. Piano qu’elle emporte à l’autre bout du monde mais que son nouvel époux laisse-là, échoué sur la grève, jugeant trop difficile de le transporter à travers la jungle. Baines, le collaborateur de son mari, y voit une opportunité, et rachète le piano pour attirer chez lui la jeune femme… Si l’inspiration de Jane Campion est avant tout littéraire – Emily Brontë, dont elle voulait rendre à l’écran la puissance du romantisme ; Thomas Hood, dont une citation du poème Silence accompagne les derniers plans –, son film est éminemment cinématographique.

 

La Lecon de piano

La Leçon de piano

 

Le point de vue sensuel qu’elle porte sur cet univers étrange (la Nouvelle-Zélande du XIXe siècle)  donne une grande puissance d’évocation à ses images : la main d’Ada qui se glisse dans la caisse qui protège son piano pour en caresser les touches, le pied de cette dernière qui s’enfonce dans la boue un jour de pluie… Cette profonde sensualité des images, la mystérieuse pertinence de chaque détail, confère à La Leçon de piano son troublant érotisme. Celui-ci s’exprime dans chaque regard, chaque geste, chaque vision : un trou dans un bas de laine qui laisse apparaître un petit cercle de chair blanche, une robe soulevée qui dévoile l’encombrante crinoline, un bouton de nacre qui glisse entre les lames d’un parquet pour atterrir dans le col de chemise du mari trompé… L’éros est dans chacun des choix de mise en scène, narratifs ou visuels. Il tient aussi à la façon dont les deux héros se rapprochent lentement, un peu plus à chaque rendez-vous. Comme la danse hypnotique du papillon autour d’une flamme, l’éros est cette série de cercles concentriques autour du centre universel de l’existence humaine.

 

Le film tient également sa force dans la façon dont Jane Campion explore chaque dimension de son récit sans jamais l’épuiser par l’explication. Au spectateur de décider ce qui motive Ada quand, après avoir été surprise avec son amant par son mari, elle accepte enfin de toucher ce dernier, mais sans se laisser toucher. Pas plus d’explications ne nous sont données sur ce qui pousse l’héroïne à jeter son précieux instrument par-dessus bord quand elle quitte l’île avec son amant. Impossible également de savoir, précisément et sans l’ombre d’un doute, ce qui la conduit à se jeter au fond de l’eau avec lui, ni si ce geste était prémédité. Le mystère qui baigne le film dans son entier n’est pas le résultat d’un flou volontairement laissé dans la peinture du personnage principal, mais est au contraire ce qui résulte de son exploration profonde. Le mystère est au cœur de la nudité des êtres comme il est au cœur de l’éros.

 

La Lecon de Piano

La Leçon de Piano

 

De la même façon, si nombre des éléments qu’agence Campion dans son film ont une valeur symbolique, ces symboles ne réduisent jamais les situations à une lecture unilatérale. La valeur romanesque de chaque épisode dépasse sa valeur symbolique. Car la cinéaste ne se permet aucune facilité. En témoigne la scène où le mari d’Ada, pris de rage, lui coupe un doigt après avoir appris sa trahison. On s’attendrait à voir Holly Hunter pousser un terrible cri silencieux au moment fatidique. Mais le gros plan sur son visage qui demeure obstinément fermé est plus bouleversant que ne l’auraient été toutes les grimaces de douleur.

 

Mystère et absence de facilité encore quand Ada remonte à la surface après avoir voulu sombrer au fond de l’eau. En lieu et place du dénouement résolument tragique qui aurait efficacement conclu le récit, Campion nous montre une Ada qui tente après toutes ces années de retrouver la parole. Ces dernières images sont peut-être les plus belles du film et méritent une nouvelle énumération : la prothèse métallique de l’index droit de la pianiste, qui lorsqu’elle martèle les touches, ajoute une sonorité étrangement émouvante à l’air qu’elle joue ; le voile qu’elle porte sur son visage pour s’exercer, dans le noir et la solitude, à prononcer des sons. Et enfin son corps au fond de l’océan, tel qu’elle l’imagine chaque soir avant de s’endormir, comme une étrange berceuse, en se remémorant les mots du poète : « Il y a un silence là où il n’y a jamais eu de bruit, Il y a un silence là où aucun bruit ne peut être, Dans la tombe froide sous la mer si profonde. »

 

 

 

  • LA LEÇON DE PIANO (The Piano)
  • Ressortie salles : 29 novembre 2017
  • Version restaurée 2K
  • Réalisation et Scénario : Jane Campion
  • Avec : Holly Hunter, Harvey Keitel, Sam Neill, Anna Paquin, Kerry Walker, Geneviève Lemon, Iam Mune, Pete Smith, tugia Baker…
  • Production : Jan Chapman
  • Photographie : Stuart Dryburgh
  • Montage : Veronika Jenet
  • Décors : Andrew McAlpine
  • Costumes : Janet Patterson
  • Musique : Michael Nyman
  • Distribution : Carlotta
  • Durée : 2h01
  • Sortie initiale : 12 November 1993 (États-Unis) – 19 mai 1993 (France)

 

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