Mektoub My Love – canto uno : critique

Publié par Sévan Lesaffre le 21 mars 2018

Synopsis : Durant l’été 1994 à Sète, un jeune homme séduisant nommé Amin revient chez lui après une année à Paris où il travaille à la fois comme serveur et scénariste de films de science-fiction. Il retrouve son cousin dragueur Tony et sa meilleure amie Ophélie, passe son temps entre le restaurant familial, les bars du coin et la plage où viennent bronzer de jolies vacancières. Si Tony a du succès, Amin est plutôt différent, timide. Alors qu’il photographie la côte méditerranéenne et cherche l’inspiration de ses films futurs, il rencontre Jasmine et tombe amoureux. En même temps, il fait la connaissance d’un producteur qui est prêt à financer ses débuts. Mais la femme du producteur semble s’intéresser aussi à lui ; Amin est face à un choix entre les deux femmes et sa future carrière.

 

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Mektoub My Love - affiche

Mektoub My Love – affiche

Libre adaptation du roman La Blessure, la vraie de François Bégaudeau, Mektoub My Love – Canto Uno, réalisé par Abdellatif Kechiche (L’Esquive, La Graine et le Mulet, La Vie d’Adèle), met tout d’abord l’accent sur l’idée d’expérience. Le cinéaste déclare lui-même vouloir « faire en sorte que les films vibrent, vivent, et que le spectateur vive le film autant qu’il le regarde ». L’introduction éveille nos sens et fait déjà la part belle à la lumière, véritable personnage en soi. Le soleil éclatant, irradiant l’image, sera une constante tout au long du film au même titre que les nombreux et magnifiques contre-jours. Mektoub My Love est aussi un film « de nuit » construit comme un hymne à la fête, à la célébration de la vie à travers le paysage de la ville de Sète. Dès les premières minutes, le corps féminin, magnifié par le décor estival et le motif du gros plan, occupe une place centrale ; on peut parler de cinéma du corps, voire de l’ostentation fiévreuse du désir. La première séquence, qui rappelle la crudité des scènes d’amour de La Vie d’Adèle, est composée de plans contemplatifs qui mettent en scène la nudité, accompagnés d’une musique extradiégétique participant à la tension entre les corps, mais aussi entre le corps du film et celui du spectateur. Si Kechiche affirme une esthétique frontale quant aux séquences de sexe, il filme aussi à plusieurs reprises le corps dansant et l’intensité du mouvement qui en découle. Ce va-et-vient constant produit un effet d’ivresse, lui-même renforcé par le montage et l’utilisation de couleurs saturées. La caméra sillonne et se prête avec connivence au jeu de l’amour et du hasard. De plus, Kechiche a souvent recours au gros plan, voire au détail qui invite à s’attarder sur le cadrage et la composition même des plans (notamment l’amorce).

 

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Cette oeuvre, à la dimension aussi charnelle que mystique, nous invite à nous questionner sur le statut complexe et pluriel des personnages, tour à tour confrontés à l’amour, au destin mais aussi au hasard. En effet, Kechiche compose ici son propre conte à la manière d’Eric Rohmer. L’intrigue traite en premier lieu du couple et de la séduction, mais aussi de la famille, de la jalousie, de l’adultère et fait directement écho à Conte d’été (1996) ou Pauline à la plage (1983) dont il reprend les thématiques. Cependant, chez Kechiche, il n’y a pas de cartons explicatifs destinés à rythmer les différents évènements déclencheurs du récit ou à planter le décor (de la ferme familiale d’Ophélie), mais plutôt de longs dialogues rohmeriens structurés par le champ-contrechamp récurrent.

 

Le jeune Shaïn Boumedine incarne un protagoniste-voyeur timide, qui en dépit des choix de vie de son entourage « aime faire des choses simples ». Amin est un spectateur passif, toujours en retrait (tout comme le spectateur qui ici, « assiste », de près ou de loin, aux scènes) et conserve le rôle et la position du voyeur. Son amour platonique pour Ophélie se lit dans son regard désespéré. La vue subjective matérialisant l’objectif de son appareil photo apparaît d’ailleurs comme une mise en abyme même du voyeurisme innocent. Tout comme dans Conte d’été, lorsque Melvil Poupaud alias Gaspard propose aux filles qu’il rencontre de visiter Dinan, Amin doit « jongler » avec ses différentes prétendantes. L’un est musicien, l’autre photographe mais tous deux sont amateurs et veulent profiter de leur existence. Le conte moderne se transforme progressivement pour Amin en un parcours initiatique, un jeu complexe digne du marivaudage.

 

Mektoub My Love est ponctué de quelques contrastes très marqués voire brutaux, notamment entre la scène de l’accouchement de la brebis sur le Laudate Dominum de Mozart, une séquence qui poétise et symbolise la maternité, et le twerk endiablé des filles dans la séquence du night-club. La musique éclectique quant à elle, cherche à décrire l’action, à la commenter pour apporter un second niveau de lecture. Elle appuie parfois le caractère documentaire des séquences qui captent des instants du quotidien des personnages. Mektoub My Love, c’est ainsi cette dialectique du net et du flou, du près et du lointain, du fixe et du fuyant.

 

Sévan Lesaffre

 

 

 

  • MEKTOUB MY LOVE : CANTO UNO
  • Sortie salles : 21 mars 2018
  • Réalisation : Abdellatif Kechiche
  • Avec : Shaïn Boumedine, Ophélie Bau, Salim Kekiouche, Hafsia Herzi, Lou Luttiau, Alexia Chardard, Delinda Kechiche, Kamel Saadi…
  • Scénario : Abdellatif Kechiche, Ghalia Lacroix, d’après l’oeuvre de François Bégaudeau
  • Production : Abdellatif Kechiche, Ardavan Safaee, Jérôme Seydoux
  • Photographie : Marco Graziaplena
  • Montage : Nathanëlle Gerbeaux, Maria Giménez Cavallo
  • Décors : Michelangelo Gionti, Michel Charvaz
  • Mixage  : Jean-Paul Hurier
  • Distribution : Pathé Films
  • Durée :2h55

 

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