Abracadabra de Pablo Berger : critique

Publié par Lucia Miguel le 3 avril 2018

Synopsis : Carmen est mariée à Carlos,un conducteur de grue macho, fan de foot, qui ne lui prête plus guère attention. Après une séance d’hypnose dont il est le cobaye pendant un mariage, Carlos devient le parfait époux. Quelque chose à changé.

 

♥♥♥♥♥

 

Abracadabra - affiche

Abracadabra – affiche

En 2012, Pablo Berger surprenait la critique internationale avec son second long métrage, Blancanieves, une revisite à l’Espagnol du conte popularisé par les frères Grimm, qui remporta dix Goya (le César espagnol). La singularité et le génie du film l’ont propulsé comme l’un des cinéastes les plus prometteurs du cinéma ibérique, même si sa carrière avance lentement (trois films en quinze ans). Il a fallu attendre quatre ans pour voir son nouveau longs métrage dans les cinémas, mais l’attente est à la hauteur du résultat. Berger surprend à nouveau avec Abracadabra, diffèrent de ses prédécesseurs mais qui confirme son statut. Berger montre une fois de plus qu’il est capable de maîtriser plusieurs genres et types de récit. À première vue, Torremolinos 73, Blancanieves et Abracadabra ont peu en commun. Pourtant, en y regardant de plus près, on y découvre un fil conducteur qui traverse sa jeune filmographie. La matière première du cinéma de Berger est le « costumbrisme », cette tradition culturelle majeure en Espagne qui consiste à refléter les coutumes et les usages sociaux d’une société. Que ce soit à travers la comédie noire (Torremolinos 73 et Abracadabra) ou un hommage au cinéma muet en noir et blanc (Blancanieves), ses films parlent avec lucidité d’une société espagnole tiraillée entre le progrès et l’ancrage dans la tradition national-catholique et la légende noire. Abracadabra se déroule dans le Madrid contemporain, précisément dans le quartier très populaire de Carabanchel.

 

Abracadabra

Abracadabra

 

Le récit démarre quand Carmen (Maribel Verdú) et son mari Carlos (Antonio de la Torre) se rendent au mariage d’un membre de la famille, alors que le dernier aurait préféré rester à la maison regarder le match du Real Madrid. Pendant la réception, le cousin de Carmen, Pepe (José Mota), réalise son numéro d’hypnotiseur amateur. Pour l’humilier devant tout le monde, Carlos se porte volontaire et, sans surprise, rien ne se passe. Or, le lendemain, Carmen note que son mari a changé. Il n’est plus l’époux méprisant et misogyne qu’elle et sa fille subissaient, mais un homme doux et attentionné. Au lieu de se contenter de ce changement inattendu, la jeune femme cherche à comprendre les raisons. L’hypnose a-t-elle fonctionné ? Carlos est-il habité par un esprit ? Accompagnée de son cousin Pepe (secrètement amoureux d’elle), elle cherche des réponses dans une aventure loufoque et irréelle remplie de fantômes, de magiciens et de morts-vivants.

 

Abracadabra

Abracadabra

 

Derrière cette intrigue, apparemment banale, se cache une satire d’une société espagnole où se mêlent machisme et vulgarité. Abracadabra démarre comme une comédie de coutumes choni (l’équivalent français de « pouf »), avec des blagues grossières sur le foot et les femmes, évoquant tout un imaginaire populaire de l’Espagne kitch et outrancière. Le mari de Carmen véhicule à lui seul tous les maux du macho espagnol, primitif et rustre. Carmen subit mais ne fait rien pour y échapper. Elle est soumise et refuse de divorcer car dans une société dominée par la morale catholique, les mariages durent toute la vie. Mais ce récit dramatique bascule très vite dans des registres inespérés et permet à Carmen de reprendre peu à peu son pouvoir, devenant un personnage très complexe, en opposition à celui de son mari, ultra-stéréotypé. Elle réussit ainsi à dépasser son statut de femme au foyer inexistante et simplette pour devenir l’héroïne. Ce retournement se produit aussi dans le registre du film, qui birfuque vers le drame romantique lorsqu’elle commence à tomber amoureuse de « l’autre » homme, qui habite le corps de son mari.

 

Abracadabra

Abracadabra

 

Cette reprise du pouvoir féminin doit beaucoup à l’interprétation de Maribel Verdú, qui montre encore une fois sa capacité de transformation et sa versatilité. Face à elle, Antonio de la Torre dévoile à nouveau son génie de caméléon et le confirme comme l’un des plus grands acteurs ibériques de tous les temps. José Mota (qui a fait ses débuts à la télévision dans le duo comique Cruz y Raya) est également à la hauteur de son jeu exubérant mais juste. Par une esthétique précise et un grand sens de la mise en scène, Abracadabra ferme une très originale trilogie de l’« espagnolade », concept que Berger réussit brillamment à subvertir, proposant des contrastes à travers les trois films qui forment sa courte filmographie. Berger a compris que revenir sur l’histoire du pays est un impératif et que le devoir du cinéma espagnol est de replonger dans cette société qui n’a pas encore dépassé ses contradictions ni éliminé les fantômes du franquisme.

 

 

 

  • ABRACADABRA
  • Sortie salles : 4 avril 2018
  • Réalisation : Pablo Berger
  • Avec: Maribel Verdú, Antonio de la Torre, José Mota, Josep Maria Pou, Quim Gutiérrez, Priscilla Delgado…
  • Scénario: Pablo Berger
  • Production: Ibón Cormenzana, Ignasi Estape Olivella, Jérôme Vidal
  • Photographie: Kiko de la Rica
  • Montage: David Gallart
  • Décors: Alain Bainée
  • Costumes: Paco Delgado
  • Musique: Alfonso de Villalonga
  • Distribution: Condor Distribution
  • Durée: 1h36

 

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