Ressortie / L’Oeuf du Serpent de Ingmar Bergman : critique

Publié par Philippe Descottes le 9 juillet 2018

Synopsis : Berlin, dans la semaine du 3 au 11 novembre 1923. Un paquet de cigarettes coûte 4 milliards de marks. C’est l’inflation galopante, le chômage, la misère et le désespoir. Au milieu du chaos, Abel Rosenberg se sent triplement étranger puisqu’il est juif, américain et chômeur. Alors qu’il se perd dans l’alcool, Abel découvre le corps de son frère suicidé d’une balle dans la bouche. Interrogé par le commissaire, il a l’intuition qu’on le soupçonne de plusieurs meurtres perpétrés dans le quartier.

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LOeuf du Seprent - affiche

LOeuf du Seprent – affiche

L’Oeuf du Serpent occupe une place à part dans la filmographie d’Ingmar Bergman qui célèbre son centenaire cette année. En grande partie en raison du contexte qui a précédé sa réalisation. En janvier 1976, le cinéaste est arrêté par la police. Accusé de fraude fiscale, il encourt une peine de prison de deux ans. Ses démêlés judiciaires sont relayés par la presse suédoise. Harcelé et meurtri, Bergman sombre dans la dépression. Au bord de la schizophrénie, il doit être hospitalisé. En avril 1976, il se réfugie en Allemagne de l’Ouest. Sur le plan international, il est loin d’avoir été oublié. Son ami Dino de Laurentiis et le coproducteur allemand Horst Wendlandt lui permettent de continuer à travailler. Avec L’Oeuf du Serpent, pour la première fois, Ingmar Bergman tourne en dehors de la Suède, en anglais, avec un casting international malgré la présence de Liv Ullmann, mais aussi avec un budget important, sans commune mesure avec ceux de ses productions précédentes. C’est également l’une des rares fois fois où le cinéaste signe un film politique, après La Honte (1968), plaidoyer contre les guerres, ou se confronte à une reconstitution historique. Les épreuves que le cinéaste a traversées et la période dépressive qu’il a vécue ont laissé leurs empruntes sur son processus de création et le film fait presque office de catharsis. Il s’ouvre par les images en noir et blanc d’une foule silencieuse qui avance au ralenti, comme un troupeau de moutons, vers on ne sait où. Elles précèdent les intertitres du générique accompagnés d’une musique jazzy. Cette dissonance donne le ton pour le début de film.

 

LOeuf du Serpent

L’Oeuf du Serpent

 

Dans ce Berlin des années folles et de la République de Weimar en 1923, seuls des privilégiés dansent, s’empiffrent au restaurant ou s’encanaillent au cabaret. Abel, marqué par le suicide de son frère et mêlé à une affaire de morts aussi mystérieuses que violentes, fuit et sombre vers la paranoïa. L’Oeuf du Serpent glisse de la lumière vers l’ombre. Si quelque-uns font la fête, la situation pour la majorité de la population est bien différente. C’est le chômage, l’inflation galopante, la malnutrition et l’insécurité avec les agissements des SA, groupe paramilitaire nazi.


Par le biais des dérives nocturnes d’Abel, interprété par un David Carradine nettement moins zen que dans la série Kung Fu mais néanmoins convaincant, Bergman montre comment le fascisme (nazisme) a pu profiter du contexte pour s’implanter dans la société, mais il va plus loin dans la dernière partie du film avec ce Docteur Vergerus (remarquable Heinz Bennent). Ce savant, démoniaque, mais loin d’être fou, qui qualifie même Hitler de « pantin » et qui pourrait être son double maléfique (le réalisateur ayant été fasciné un temps par l’idéologie nazie), est convaincu par ses expériences sur les mécanismes mentaux que la société « porte en elle les germes de sa destruction ». En novembre 1923, la tentative de putsch d’Hitler échoue, mais en 1933, il accède au pouvoir. Le serpent a percé sa coquille, répandu son venin et fait place « à la bête immonde ».

 

LOeuf du Serpent

L’Oeuf du Serpent

 

Mise en valeur par Sven Nykvist, son fidèle directeur de la photographie, on appréciera la reconstitution dans les studios de la Bavaria de cette rue de Berlin. Un décor qui sera réutilisé par R.W. Fassbinder pour Berlin Alexanderplatz et que l’on doit à Rolf Zehetbauer, directeur artistique sur… Cabaret (1972) de Bob Fosse, dont la protagoniste principale, Sally Bowles (Liza Minelli), la chanteuse de cabaret, est, comme Abel le trapéziste, d’origine américaine, à Berlin, à la fin la République de Weimar, là encore. Un travail sur les jeux de lumière et les cadrages que l’on retrouve dans la façon de filmer l’intérieur du cabaret ou le labyrinthe kafkaïen des archives de l’hôpital. Avec L’Oeuf du Serpent, Ingmar Bergman -et Sven Nykvist- flirtent à la fois avec le cinéma expressionniste allemand des années 1920 (notamment deux films qui ont été des sources d’inspiration : M le Maudit et L’Ange Bleu)  et le film noir américain.

 

On peut comprendre que le réalisateur ai lui-même considéré le film comme mineur, ainsi que les réserves de Liv Ullmann, au demeurant excellente, estimant qu’il s’était laissé dépasser par le budget mis à sa disposition. « Trop hollywoodien » moins intimiste et donc pas assez « bergmanien » ? Ce n’est pas tout à fait vrai. Si Bergman a renoncé aux gros plans qui caractérisaient alors ses œuvres majeures, il n’en demeure pas moins fidèle à son cinéma. Avec Abel et Manuela il continue d’ausculter les êtres dans leur relation familiale mais aussi de couple. Le repli sur soi et le risque de sombrer dans la folie pour Abel sont aussi deux thèmes fréquents, sans oublier, par le biais du cabaret, des scènes de spectacles, publiques ou en coulisses, ou la présence de l’inquiétant Vergerus, personnage récurrent dans l’œuvre de Bergman (Une Passion, Cris et Chuchotements).

 

Plus de quarante ans après sa sortie, à l’heure où les populismes et nationalismes menacent, L’Oeuf du Serpent demeure d’actualité par les thèmes qu’il aborde. Ne serait que pour cette raison, il mérite d’être (re)découvert.

 

 

 

  • L’OEUF DU SERPENT (The Serpent’s Egg)
  • Copie numérique restaurée 2K
  • Ressortie salles : 4 juillet 2018
  • Réalisation : Ingmar Bergman
  • Avec : David Carradine, Liv Ullmann, Heinz Bennent, Gert Fröbe, James Whitmore, Glynn Turman, Georg Hartmann, Edith Heerdegen, Fritz Strassner, Hans Quest, Paula Braend , Walter Schmidinger, Lisi Mangold, Grischa Huber, Paul Büros
  • Scénario : Ingmar Bergman
  • Production : Dino de Laurentiis, Horst Wendlandt
  • Photographie : Sven Nykvist
  • Montage : Jutta Hering 
  • Décors : Rolf Zehetbauer   
  • Costumes : Charlotte Flemming
  • Musique :  Rolf A.Wilhelm   
  • Distribution : Mary-X Distribution
  • Durée : 2h
  • Sortie initiale :  28 octobre 1977 (Suède et Allemagne) – 7 décembre 1977 (France)

 

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