Le Traître de Marco Bellocchio : critique 

Publié par Sévan Lesaffre le 29 octobre 2019

Synopsis : Portrait du grand repenti de la Mafia sicilienne Tommaso Buscetta, l’homme qui rompit l’Omertà et trahit le serment fait à Cosa Nostra en collaborant avec le juge Giovanni Falcone dans les années 1980. Les révélations de Don Masino ont permis l’arrestation de 475 membres de l’organisation criminelle et la condamnation de 360 d’entre eux.

 

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Le Traitre de Marco Bellocchio - affiche

Le Traitre de Marco Bellocchio – affiche

Après Fais de beaux rêves présenté à Cannes en 2016, le vétéran du cinéma italien Marco Bellocchio (Le Diable au corps, Vincere, La Belle Endormie) signe une fresque monumentale sur la Mafia sicilienne et portraiture avec soin le célèbre mafieux repenti Tommaso Buscetta incarné par un puissant Pierfrancesco Favino (Romanzo Criminale, Le Prince de Hombourg). Loin du grand spectacle hollywoodien, Le Traître détaille d’une façon réaliste l’organisation criminelle Cosa Nostra mais surtout le combat judiciaire titanesque qui a vu, pour la première fois, l’État et la Mafia s’affronter. En respectant la structure et les apparats de l’épopée biographique, le film retrace la trajectoire de Don Masino qui, une fois arrêté et extradé, décide de collaborer avec le juge Giovanni Falcone, grande figure de la lutte antimafia, sans lequel le Maxi-procès de Palerme n’aurait jamais vu le jour. Séducteur, intelligent, dur à cuire, Tommaso Buscetta connaît tous les rouages de Cosa Nostra, qu’il rejoint dès son adolescence. Le « soldat » fait ses armes dans le trafic de cigarettes, puis gravit les échelons et émigre d’abord en Argentine puis aux États-Unis et au Brésil. De ses exils, Buscetta tirera le surnom de « Boss des deux Mondes » mais aussi une mentalité de plus en plus éloignée des traditions siciliennes. Les parrains qui condamnent le style de vie dissolu d’un homme qui s’est marié trois fois (les infidélités amoureuses trahissent les codes traditionnels de la Mafia), ne lui permettront d’ailleurs jamais de devenir un des chefs de la Coupole. Pourtant, ils continuent de le fréquenter car ils apprécient sa ténacité et son charisme.

 

Le Traitre de Marco Bellocchio

Le Traître de Marco Bellocchio

 

Le sulfureux Marco Bellocchio met en scène le mafieux dans toute son ambiguïté morale. Il y a, avant même le déploiement vertigineux d’un moment historique, le corps de cet homme fatigué, antihéros quasi romanesque lassé par les exécutions de ses proches, notamment l’assassinat sauvage de ses deux fils aînés. La caméra est instable, comme pour mieux saisir la folie meurtrière et les jaillissements de violence. L’attentat contre le juge Falcone (commandité par Toto Riina, le chef des Corleonesi), filmé en plan-séquence depuis l’intérieur de la voiture dans laquelle il se trouvait le 23 mai 1992, fait d’ailleurs l’objet d’une scène bouleversante. Vient ensuite la pointilleuse mise en scène du Maxi-procès de Parlerme, qui fut le premier événement judiciaire à connaître un retentissement de si grande ampleur dans les médias italiens. La gigantesque salle d’audience – l’unité de lieu et l’hystérie collective intéressent particulièrement Bellocchio – se change en arène, dans laquelle la lumière est très diffuse et où s’affrontent tour à tour les lions les plus féroces, enfermés dans leurs cages (un subtil montage parallèle utilisera d’ailleurs l’image d’une hyène affamée, répondant à celles des mafieux et illustrant leur cupidité). La parole, notamment la confrontation de la vérité et du mensonge qui se heurte à cette étrange scénographie, y est une arme redoutable.

 

Le Traitre de Marco Bellocchio

Le Traître de Marco Bellocchio

 

Le climat est tendu : les détenus s’agrafent la bouche, simulent des crises d’épilepsie ou exhibent leur sexe. S’adressant à son ami de longue date Pippo Calò, surnommé « le caissier de la Mafia », Tommaso Buscetta s’obstine à répéter « ipocrita ! » et accuse même Cosa Nostra d’avoir trahi ses valeurs. Il y a, enfin, la matière documentaire à laquelle Marco Bellocchio se cramponne pour construire son film et reconstituer avec précision le Maxi-procès. Le réalisateur procède ici à la manière des film-inchiesta, ces « films-dossiers » très en vogue en Italie dans les années 1960 et 1970. Car Le Traître dépeint une Sicile profondément archaïque plus qu’il ne révèle vraiment l’architecture de la Mafia, le fonctionnement de la hiérarchie pyramidale ou les codes de Cosa Nostra en eux-mêmes. Ici, la grammaire cinématographique est toujours mise au service du rythme du récit, de la densité de l’intrigue, et les visions cauchemardesques qui hantent Buscetta – lorsque toute sa famille lui apparaît en songe –, renforcent la dimension théâtrale du film. Les comportements grotesques (exhibitionnisme, agitation, hurlements) des mafieux lors du procès, évoquent d’ailleurs la Commedia dell’arte.

 

Le Traitre de Marco Bellocchio

Le Traître de Marco Bellocchio

 

Bellocchio esquisse également un contrat d’honneur, en effleurant l’amitié virile du mafieux et du juge (interprété par Fausto Russo Alesi, plus en retrait) qui s’admirent et se respectent profondément. Tous deux se savent menacés et n’en ont plus pour longtemps. Dans l’un des plus beaux dialogues du film, Buscetta lui confie qu’il aimerait mourir dans son lit ; rendre son dernier soupir ainsi, sans avoir été assassiné par les amis de Toto Riina, serait pour lui une victoire, une manière de rompre la tradition. On regrettera un flashback rajeunissant Buscetta quelque peu superflu ainsi que l’absence du magistrat Paulo Borsellino. Mais Bellocchio filme avant tout la Mafia comme un corps étranger à l’Italie, comme un monde qui ne lui appartient pas, et s’attarde surtout sur les visages, les regards d’hommes aux principes opposés qui composent ce puissant tableau, puis termine sur un clair de lune parfaitement onirique. Reste la performance magistrale de l’acteur principal qui glorifie cette prise de conscience, cette course contre la mort.

 

 

 

  • LE TRAÎTRE (Il Traditore)
  • Sortie : 30 octobre 2019
  • Réalisation : Marco Bellocchio
  • Avec : Pierfrancesco Favino, Maria Fernanda Cândido, Fabrizio Ferracane, Luigi Lo Cascio, Fausto Russo Alesi, Nicola Calì, Giovanni Calcagno, Bruno Cariello, Bebo Storti, Vincenzo Pirrotta, Goffredo Maria Bruno…
  • Scénario : Marco Bellocchio, Valia Santella, Ludovica Rampoldi, Francesco Piccolo, Francesco La Licata
  • Production : Beppe Caschetto, Viola Fügen, Simone Gattoni, Caio Gullane, Fabiano Gullane, Michael Weber
  • Photographie : Vladan Radovich
  • Montage : Francesca Calvelli
  • Décors : Andre Castorina
  • Costumes : Daria Calvelli
  • Musique : Nicola Piovani
  • Distribution : Ad Vitam
  • Durée : 2h31

 

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