Da 5 Bloods – Frères de sang de Spike Lee : critique

Publié par Joanna Wadel le 18 juin 2020

Synopsis : L’histoire de quatre vétérans afro-américains qui retournent au Vietnam pour y retrouver la dépouille de leur chef et un hypothétique trésor enfoui.

♥♥♥♥♥

 

Da 5 Bloods - affiche

Da 5 Bloods – affiche

Deux ans après le jouissif BlacKkKlansman, délicieuse satire de l’Amérique suprémaciste sacrée Grand prix du Festival de Cannes 2018, Spike Lee revient aux années 1970 pour s’attarder cette fois sur la Guerre du Vietnam. Le réalisateur fait de l’épineux épisode de l’histoire des États-Unis imbibé de colonialisme le terrain de jeu idéal pour décliner son message militant, et questionner la place des GI Noirs dans ce qui résulte, cinquante ans plus tard, du conflit meurtrier. Mais le road trip sympathique de vétérans sur fond de chasse au trésor n’atteint pas toujours l’effet escompté. Sorti vendredi 12 juin sur Netflix – et peut-être prochainement en salle -, en pleine résurgence du mouvement Black Lives Matter, dix-huit jours après la mort de George Floyd, énième citoyen Noir-américain décédé lors d’une interpellation policière, Da 5 Bloods s’inscrit plus que jamais dans l’actualité. Le goût du cinéaste pour le montage démonstratif et la mise en parallèle d’images d’archives avec ses fictions, dont il parsème ses opus, revêt ici une évidence particulière. Procédé dont Lee nous avait récemment offert un exemple poignant, un court comparant le meurtre de Radio Raheem par un policier dans Do The Right Thing, avec les agonies – réelles et filmées – de Floyd et d’Eric Garner, tous deux étouffés dans des circonstances similaires. En somme, le timing pour proposer une œuvre au vitriol et riche de sens s’avérait – hélas – parfait. Pourtant, après une introduction convoquant les figures pacifistes chères à Lee, Mohammed Ali et Martin Luther King, les bombardements au napalm, l’immolation de moines, le célèbre cliché d’Eddie Adams montrant l’exécution d’un Viêt-Cong, témoignages d’une violence inouïe et stérile, Da 5 Bloods dérive quelque peu.

 

Da 5 Bloods

Da 5 Bloods

 

Dans un premier temps, la réunion de Paul (Delroy Lindo), Otis (Clarke Peters), Melvin (Isiah Whitlock Jr.) et Eddie (Norm Lewis), quatre anciens GI Afro-Américains de retour au Vietnam pour honorer et rapatrier les restes de Norman (Chadewick Boseman), leur mentor tombé au combat, – et accessoirement récupérer les lingots d’or d’une cargaison américaine qu’ils ont laissé sur place – séduit. L’irrésistible gouaille et le culot des héros, vieilles carnes marquées par une guerre qui ne s’est jamais vraiment achevée, donne au film un élan de comédie dramatique piquante émaillée de messages forts – une recette dont Spike Lee a le secret : la culpabilité ressentie fasse à leurs anciens ennemis, le constat des traces indélébiles laissées dans la société vietnamienne, la nécessité de surmonter leurs différences, et de rester unis entre « frères de sang » face à l’Amérique blanche de Trump.

 

Ces idées égrainées dès les premières scènes sont bientôt renforcées par le souvenir du discours de Norman, dans des flashback à l’effet documentaire, imbriqués en ratio 1:33. Ce dernier, inconditionnel de Luther King, souhaitait remettre l’or aux leurs, après s’être rendu compte qu’ils ne défendaient pas leur liberté, mais celle de l’Amérique blanche, des dominants. Les images des manifestants Noirs réprimés tandis que leurs semblables sont utilisés comme chair à canon dans la jungle, à plus de 30% des effectifs, font alors sens. Le propos explicite tranche avec le récit national américain, soutenu à grands renforts de citations et de chiffres.

 

Da 5 Bloods

Da 5 Bloods

 

Toutefois, si juste soit-il, cet angle et sa dynamique prenante se trouvent bientôt dilués dans une trame étirée sur 2h35 à la force parcellaire. À l’inverse de la verve constante de Blackkklansman, celle de Da 5 Bloods s’étiole à mesure que le scénario progresse vers une guerre de clans pour obtenir réparation des dommages causés aux oubliés du conflit. Si bien que le film estompe les grands axes esquissés dans sa première partie, comme la convergence des luttes antiracistes ou encore les divergences entre les personnages en apparence unis, et leurs choix de vie, pour se concentrer sur une série de coïncidences poussives. Ces rebondissements, dont certains paraissent fantasmés, précipitent le récit vers une conclusion attendue.

 

En contrepartie, le long-métrage possède des qualités indéniables. Doté d’une belle énergie, il jongle habilement entre les références culturelles propres à son thème : aube pâle semblable au ciel rougi d’Apocalypse Now dans lequel apparaît un hélicoptère, playlist faisant cohabiter le tube Time Has Come Today des Chambers Brothers, avec l’air classique La Chevauchée des Walkyries de Wagner, autre citation du chef d’œuvre de Coppola.

 

Da 5 Bloods

Da 5 Bloods

 

On a plaisir à retrouver des habitués du cinéma de Spike Lee comme Delroy Lindo (Malcolm X), qui livre un monologue fiévreux face-caméra, le poing dressé, Isiah Whitlock Jr. (La 25ème heure), Paul Walter Hauser (Blackkklansman) et Jasper Pääkkönen (Blackkklansman), à nouveau dans un rôle peu avenant. Jean Reno, plus dispensable en opportuniste chauvin, et l’excellente Mélanie Thierry, qui s’était déjà illustrée à l’étranger dont Un jour comme un autre (A Perfect Day), aux côtés de Benicio Del Toro, incarnent le regard international avec une touche frenchie appréciable. 

 

Spike Lee signe avec Da 5 Bloods un vingt-cinquième opus en demi-teinte. En fouillant peu ses protagonistes et les problématiques qu’il soulève, le film ne permet pas à son potentiel d’éclore, et manque de se hisser au sommet de la filmographie de son auteur. Pour autant, en dépit de certaines facilités, la légèreté douce-amère avec laquelle il survole les crimes et paradoxes trop longtemps tus de la guerre du Vietnam en fait une œuvre marquante du traitement du conflit au cinéma.

 

La singularité de cette ultime virée – ou assaut – entre potes grabataires est de se pencher sur l’après-guerre, ce qu’il advient une fois les soldats tombés, les armes rangées et les traités de paix, bien relatifs, signés. À qui profite le sang versé ? À nouveau, Spike Lee balafre l’American Dream, et fait entendre haut et fort des vérités déplaisantes, un versant de l’Histoire qu’il est plus que temps d’explorer.

 

 

 

  • DA 5 BLOODS – FRERES DE SANG
  • Sortie : 12 juin 2020
  • Plateforme / Chaîne : Netflix
  • Réalisation : Spike Lee
  • Avec : Chadwick Boseman, Delroy Lindo, Jonathan Majors, Clarke Peters, Norm Lewis, Isiah Whitlock Jr., Jean Reno, Mélanie Thierry, Paul Walter Hauser, Jasper Pääkkönen, Johnny Tri Nguyen…
  • Scénario : Spike Lee et Kevin Willmott, d’après une idée originale de Danny Bilson et Paul De Meo
  • Production : Jon Kilik, Spike Lee, Beatriz Levin et Lloyd Levin
  • Photographie : Newton Thomas Sigel
  • Montage : Adam Gough
  • Costumes : Donna Berwick
  • Musique : Terence Blanchard
  • Durée : 2h35

 

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