Le voyage à Lyon de Claudia von Alemann : critique

Publié par CineChronicle le 22 février 2021

Synopsis : Elisabeth, une jeune historienne allemande, se rend à Lyon pour marcher sur les pas de celle qui la fascine : Flora Tristan, socialiste et écrivaine. Elle connaît toute son œuvre, tous les documents d’archives, mais souhaite aller plus loin. Un siècle et demi après le passage à Lyon de son sujet d’études, Elisabeth tente de revivre son expérience de façon aussi concrète et sensorielle que possible.

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Le voyage a Lyon de Claudia von Alemann

Le voyage à Lyon de Claudia von Alemann

Henri, la plateforme de la Cinémathèque française, a mis en ligne depuis le 17 février, un film rare datant de 1981, Le voyage à Lyon. Claudia von Alemann, réalisatrice allemande, est surtout connue pour ses documentaires expérimentaux ou militants liés à l’effervescence avant-gardiste et révolutionnaire de mai 68. Cinéaste à la renommée discrète, elle poursuit depuis lors une œuvre engagée et féministe. Restauré et numérisé par l’Institut Lumière, ce véritable incunable a retrouvé une nouvelle jeunesse et gageons que de nombreux spectateurs vont pouvoir ainsi découvrir cette perle du patrimoine sauvée de l’oubli. Élisabeth, une historienne allemande, arrive en train aux Brotteaux, gare aujourd’hui désaffectée. Un des buts de son voyage est de reconstituer le parcours, ou plutôt de suivre à la trace Flora Tristan, auteure féministe et socialiste du XIXe siècle. Dans un tour de France, la militante avait en effet sillonné un siècle auparavant Lyon afin de documenter la condition prolétaire de l’époque. C’est l’été, Lyon est désert, la chaleur est étouffante, le monde ouvrier dépeint par Flora Tristan n’existe plus, et son projet d’étude historique se perd dans un dédale de rues grises. Le prétexte ténu de sa quête devient alors le point de départ à l’errance urbaine de la protagoniste qui, désorientée aussi dans sa vie personnelle, se cherche. À la lisière entre le documentaire et la fiction, la trame scénaristique est à peine esquissée, repoussée hors champ. Une lettre en voix-off est lue au début du film, annonçant le départ intempestif de l’héroïne, laissant derrière elle son amoureux et sa petite fille. Plus tard, après quelques coups de fil, la tentative d’une réconciliation avec ce dernier paraît improbable, de même que son enquête sur Flora Tristan, qui a motivé ce voyage, devient de plus en plus évanescente.

 

Le Voyage a Lyon

Le Voyage à Lyon

 

Ce qui s’impose alors au spectateur est le passage du temps. Le Lyon décrit par Flora Tristan a de nombreuses fois changé de visage depuis la fin de l’ère industrielle. À la place, on assiste à la torpeur d’une ville au rythme estival ralenti dont les stigmates du monde ouvrier sont encore visibles dans certains quartiers délabrés de la Croix-Rousse. Au hasard des déambulations d’Élisabeth, on longe des terrains vagues, des immeubles éventrés, des rues lépreuses sous la rumeur et éclats de voix de rares passants qui n’ont pas la possibilité de partir en vacances. Une promenade au bord des berges de la Saône aux herbes flottantes dans le courant et la jeune femme accroupie se laissant bercer par le clapotis apportent une touche bucolique et poétique.

 

Le Lyon qui se redécouvre à travers le grain sensible et le format carré du 16 mm est bien loin de ressembler à la ville coquette d’aujourd’hui. Élisabeth fait aussi des rencontres, prétexte à une galerie de personnages plutôt savoureuse. Utilisant la méthode documentaire, la plupart des personnes croisées sur sa route incarnent leur propre rôle. Une bouquiniste commente des gravures anciennes ; un canut dans son atelier, sous le bruit assourdissant de sa machine à tisser, détaille ses conditions de travail et ses horaires à rallonge ; quelques habitués d’un restaurant populaire, sorte d’estaminet, tapent le carton et s’invectivent affectueusement pendant que la tenancière évoque une rafle de Juifs par la Gestapo dans le quartier et raconte sa propre vie, etc.

 

Le Voyage a Lyon

Le Voyage à Lyon

 

Mais le point culminant de ces contacts est le rendez-vous tant attendu d’Élisabeth avec un historien. Elle ose lui apporter comme unique document, avec une naïve désinvolture et le plus grand sérieux, l’enregistrement au magnétophone de ses propres pas qui scandent ses pérégrinations. Comme elle l’explique, ce qu’elle recherche avant tout, c’est la sensation éprouvée par Flora Tristan, en se glissant dans sa peau. Ces Lyonnais, tous plus attachants les uns que les autres, peuplent ce film fragile, construit au gré du hasard.

 

Cette façon de procéder n’est pas sans rappeler le chef-d’œuvre d’Alain Tanner, Dans la ville blanche, réalisé un an plus tard, en 1982. Calqué sur le même principe, celui d’un personnage qui déserte sa vie et ses proches pour se perdre dans une ville inconnue, Bruno Ganz, le marin perdu, filme ses promenades dans Lisbonne avec sa caméra Super 8. Tout comme Élisabeth enregistre le son de ses pas avec son magnétophone. La ville reste en filigrane le véritable sujet, vampirique et hypnotique, qui engloutit cette femme en crise traversant ses ruelles labyrinthiques. Ce que capte Claudia Von Alemann, en définitive, est un instantané de Lyon, de ses habitants. Aujourd’hui ressuscités sous nos yeux curieux, ils libèrent comme le charme précieux contenu dans les archives d’un monde à jamais enfoui.

 

Hélène Joly

 

 

 

  • LE VOYAGE À LYON
  • Disponible gratuitement sur la plateforme « Henri » de la Cinémathèque française
  • Diffusion : du 17 février au 16 mars 2021
  • Réalisation : Claudia von Alemann
  • Avec : Rebecca Pauly, Denise Peron, Jean Badin, Sarah Stern, Maurice Garden, Pierre-Emile Legrand, Madame Chartier, M. Fighiera-Ressicaud…
  • Scénario : Claudia von Alemann 
  • Production : Alemann Filmproduktion
  • Photographie : Hille Sagel
  • Montage : Monique Dartonne 
  • Musique : Frank Wolff
  • Date de sortie originale : 1981
  • Durée : 1h52

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