Pleasure de Ninja Thyberg : critique

Publié par CineChronicle le 19 octobre 2021

Synopsis : Une jeune suédoise de 20 ans arrive à Los Angeles dans le but de faire carrière dans l’industrie du porno. Sa détermination et son ambition la propulsent au sommet d’un monde où le plaisir cède vite la place au risque, à la toxicité et la misogynie.

♥♥♥♥♥

 

Pleasure de Ninja Thyberg - affiche

Pleasure de Ninja Thyberg – affiche

Déjà remarquée pour son court-métrage Pleasure, qui avait reçu le prix Canal+ du court-métrage à Cannes, la cinéaste suédoise Ninja Thyberg revient avec un premier long-métrage éponyme, qui développe le propos qu’elle tenait dès 2013. On y suit Linnéa, jeune suédoise de 20 ans qui débarque à Los Angeles avec la ferme intention de se faire un nom dans l’industrie américaine des films X. Tourné avec plusieurs figures importantes de l’univers pornographique, le film immerge le spectateur dans ce monde plein d’egos, d’ambitions et de trahisons. Une vision forte à laquelle tenait la réalisatrice, qui a refusé la distribution américaine à A24 pour lui préférer Neon, qui s’est engagé à diffuser le film sans la moindre censure. Et en effet, au vu du sujet que traite Pleasure, il y avait lieu de craindre la censure. Non pas tant pour ses scènes de nudité, puisque celles-ci ne prennent finalement qu’une place assez restreinte dans le film. Ninja Thyberg n’est pas là pour faire un énième documentaire sur cette industrie faite majoritairement par et pour les hommes, mais plutôt pour donner à voir le regard de la jeune arrivante dans le milieu. Ainsi, quand bien même Bella est au centre de l’intrigue, c’est bien plus ses partenaires hommes qu’on voit à l’écran qu’elle lors des tournages. Car l’intention première de la réalisatrice, c’est de parler de rapports sociétaux entre les genres. Inscrivant son propos dans un cadre bien plus large que la seule industrie du X, Ninja Thyberg dresse un constat accablant sur la manière dont aujourd’hui encore, beaucoup d’hommes tiennent les femmes comme à leur disposition dans le cadre professionnel.

 

Sofia Kappel - Pleasure de Ninja Thyberg

Sofia Kappel – Pleasure de Ninja Thyberg

 

Le fait de s’intéresser à l’industrie du X permet de faire ressortir de manière plus flagrante une nuance cruciale : la façon très passive-agressive dont cette volonté d’installer un rapport de force s’opère chez certains. Me Too est passé par là, et la nécessité de repenser son rapport aux femmes s’est imposée à la majorité des hommes. Cela n’empêche pas les deux acteurs et le réalisateur de la scène particulièrement violente que doit tourner Bella de déployer des trésors de perversion narcissique et de manipulation pour tenter de la convaincre à continuer le tournage. Et quand, en larmes, elle finit par refuser, le respect du consentement s’efface derrière une colère froide face à celle qui ne devient finalement qu’un gâchis de temps et d’argent. Ce jusqu’au-boutisme, dérive du capitalisme mâtiné de patriarcat, finit par s’imposer à Bella elle-même, qui préfèrera préserver son image de professionnelle accommodante plutôt que de venir en soutien de sa meilleure amie qui refuse de tourner une scène avec un acteur violent envers elle.

 

Sofia Kappel - Pleasure de Ninja Thyberg

Sofia Kappel – Pleasure de Ninja Thyberg

 

Ce discours fort est servi par une photographie aux couleurs vives, qui peut rappeler par moment l’esthétique du Los Angeles de Spring Breakers, de Harmony Korine, mais aussi par une musique particulièrement marquante. La bande originale fait en effet le choix de mêler musique d’opéra et trap, deux genres opposés choisis par Ninja Thyberg pour le côté épique qu’ils donnent au film. Le film fait d’autant plus son effet qu’il sait de quoi il parle : non seulement de véritables acteurs et actrices pornographiques partagent l’écran avec Sofia Kappel, qui porte ce qui est son premier film au cinéma, mais en plus les lieux sont également des terrains connus de cette industrie. Outre Los Angeles, on passe également à Las Vegas, et notamment à l’AVN Adult Entertainment Expo, prestigieux salon du secteur. De quoi ressortir de la séance avec un regard déconstruit sur cette industrie encore pleine de clichés, et avec des convictions ébranlées sur le regard à porter sur les actrices de ce cinéma, premières à ressentir les conséquences de ces clichés.

 

Théotime Roux

 

 

 

  • PLEASURE
  • Sortie salles : 20 octobre 2021
  • Réalisation : Ninja Thyberg
  • Avec : Sofia Kappel, Zelda Morrison, Tee Reel, Evelyn Claire, Chris Cock, Dana DeArmond, Kendra Spade, Mark Spiegler, Eva Melander, John Strong, Ryan McLane
  • Scénario : Ninja Thyberg & Peter Modestij
  • Production : Erik Hemmendorff, Markus Waltå, Eliza Jones, Pape Boye, Violaine Pichon
  • Photographie : Sophie Winqvist
  • Montage : Olivia Neergaard-Holm, Amalie Westerlin Tjellesen
  • Décors : Paula Loos
  • Costumes : Amanda Wing Yee Lee
  • Musique : Karl Frid
  • Distribution : The Jokers
  • Durée : 1h45

 

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