Variety de Bette Gordon : critique

Publié par CineChronicle le 4 juin 2022

Synopsis : New York, 1983. Christine cherche désespérément du travail et finit par se faire engager comme ouvreuse dans un cinéma porno de Times Square.  Elle devient peu à peu obsédée par les sons et les images des films qui l’entourent. Puis, fascinée par un des spectateurs, un homme d’affaires du nom de Louie, Christine commence à le suivre…

♥♥♥♥♥

 

Variety - affiche

Variety – nouvelle affiche

Les trente-huit années qui séparent la présentation à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes de cette sortie dans les salles françaises de Variety donnent à son visionnage des airs de voyage temporel. Et c’est peut-être là son plus grand charme. L’image de ce premier long-métrage de Bette Gordon, qui s’accompagne d’une exposition à la Galerie Paris Cinéma Club de la photographe Nan Goldin, également actrice ici, tout en prenant des clichés du tournage devenus légendaires, porte en elle les marques de son époque de fabrication. Le grain de la pellicule, le foisonnement des néons, les parties de flipper et surtout le métier de son personnage principal, Christine (Sandy McLeod), ouvreuse dans un cinéma pornographique. Autour de cet établissement gravitent d’autres références à un érotisme obsolète, comme une boutique de magazines provocateurs ou des anecdotes de strip-teaseuses. La sensualité qui irrigue le film trouve alors une forme datée, non pas au sens « dépassée » mais plutôt dans le sens où elle vient bouleverser un certain imaginaire moderne. Il n’y a pas de scène d’amour dans Variety, hormis celles explicites projetées sur l’écran du cinéma éponyme. L’érotisme transite exclusivement par le regard et la parole. La structure se construit sur deux modalités : les filatures/errances et les discussions. Toutes les deux jouissent d’une fascination qui tient largement au flottement du récit, qui dispose chaque séquence comme n’ayant de valeur que pour elle-même. S’il est bien question d’une machination de syndicats en arrière-plan, l’enquête qui la concerne n’est que le prétexte à des pérégrinations dans un New York nocturne, entre marché aux poissons et fête foraine.

 

Variety de Bette Gordon

Variety de Bette Gordon (1983)

 

En parallèle de ces déambulations dont la fréquence et la longueur s’amplifient à mesure que le film s’enfonce dans des brumes narratives, les dialogues changent eux aussi lentement de forme. Très classiques durant les premières scènes (une recherche de travail et une discussion de couple), ils glissent progressivement vers un tout autre contenu. Christine, obsédée par les films qui passent à son cinéma, se met à les raconter à son partenaire. L’une des descriptions, particulièrement fournie, convoque avec plusieurs décennies d’avance le deuxième chapitre des Contes du hasard ; Hamaguchi et Gordon partageant ce même amour d’une langue qui se déploie sans autre impératif que sa propre existence.

 

Les mots finissent même par n’exister qu’en tant que mot, dénués de porteur physique, lorsqu’une séquence entière est consacrée à l’écoute de messages laissés sur un répondeur. Et, quand au milieu des amis et de la famille surgit la voix d’un pervers qui lui fait des avances explicites, Christine le réécoute une seconde fois. Car Variety installe aussi en filigrane l’émancipation de sa protagoniste, ou du moins l’évolution de son rapport au désir. 

 

Sandy McLeod - Variety de Bette Gordon

Sandy McLeod – Variety de Bette Gordon

 

Construit sur de multiples jeux de miroir, dont l’un d’entre eux est posé dans l’habitacle du cinéma, il occasionne une découverte de soi par l’entremise des milieux interlopes qui entourent cet établissement pornographique. Si dans la deuxième séquence, celle qui sert d’introduction aux personnages, Christine est montrée en train de se rhabiller, elle sera vue plus tard s’observant dans un accoutrement suggestif, comme analysant son propre pouvoir de séduction.

 

Finalement, la réalisatrice Bette Gordon ne filme jamais que des voyages sans but, qu’ils soient faits de paroles, de déambulations ou d’introspections. Mais c’est justement de ces trajets, perdus dans un brouillard new yorkais strié de néons, que naît le magnétisme du film.

 

Joffrey Liagre

 

 

 

  • VARIETY
  • Sortie salles : 1er juin 2022
  • Réalisation : Bette Gordon
  • Avec : Sandy McLeod, Will Patton, Richard M. Davidson, Luis Guzman, Nan Goldin, Lee Tucker, Peter Rizzo, Mark Boone Junior, April Andres, Suzanne Fletcher…
  • Scénario : Jerry Delamater & Peter Koper
  • Production :  Renée Shafransky
  • Photographie :  Tom DiCillo & John Foster
  • Montage :  Ila Von Hasperg
  • Décors :  Elyse Goldberg
  • Costumes : Elyse Goldberg
  • Musique :  John Lurie
  • Distribution : Les films du Camélia
  • Durée : 1 h 40
  • Date initiale : 1983

 

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