Athena de Romain Gavras : critique

Publié par CineChronicle le 30 septembre 2022

Synopsis : Rappelé du front à la suite de la mort de son plus jeune frère, décédé des suites d’une prétendue intervention de police, Abdel retrouve sa famille déchirée. Entre le désir de vengeance de son petit frère Karim et le business en péril de son grand frère dealer Moktar, il essaye de calmer les tensions. Minute après minute, la cité Athena se transforme en château fort, théâtre d’une tragédie familiale et collective à venir. Au moment où chacun pense avoir trouvé la vérité, la cité est sur le point de basculer dans le chaos…

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Athena - Affiche

Athena – Affiche

En 2018 sortait Le Monde est à toi, deuxième film de Romain Gavras, qui mettait en scène un petit dealer de banlieue parisienne, embarqué dans une histoire rocambolesque qui puisait son inspiration du côté de la comédie d’action décalée comme la pratiquait Guy Ritchie à ses débuts. Avec Athena, son troisième long-métrage sorti sur Netflix en septembre, Romain Gavras s’attaque à un autre genre de récit qu’il transpose dans la banlieue française, celui de la tragédie grecque. L’histoire de ces trois frères réagissant de manière opposée à la mort injuste du plus jeune d’entre eux pourrait ainsi être celle d’une pièce antique. Et le siège de la cité Athena (déesse de la guerre et de la justice dans la mythologie grecque) par les CRS rappelle inévitablement un autre récit antique, celui de l’Iliade et de la prise de Troie. Ici, le cinéaste et ses deux coscénaristes Ladj Ly (réalisateur de Les Misérables et membre du collectif Kourtrajmé dont Gavras lui-même est cofondateur) et Elias Belkeddar (scénariste de Mes Jours de gloire) vont même jusqu’à respecter la règle des trois unités du théâtre classique (unité de temps, de lieu et d’action). Ils restreignent le cadre de leur histoire à la seule cité d’Athena et à celui d’une nuit d’affrontement entre jeunes banlieusards, bien décidés à laisser exploser leur colère et CRS, envoyés sur place pour réprimer ce début de révolte.

 

Athena de Romain Gavras

Athena de Romain Gavras

 

Si le film suit différents personnages déambulant au cœur de la cité, la mise en scène de Gavras, constituée de longs plans séquences adoptant le point de vue d’un protagoniste, donne un sentiment d’unité au décor et à l’intrigue en ne séparant pas les lieux et les personnages par le montage. L’impact de ces plans séquences sur le spectateur aurait pourtant pu être grandement amoindri par une exécution inférieure aux ambitions. Ces craintes sont bien vite balayées, Athena s’apparentant bien souvent à un véritable tour de force technique et ce, dès la scène d’ouverture où Gavras fait montre d’une sidérante maîtrise de l’espace et du mouvement.

 

Ce premier plan suit tout d’abord le personnage d’Abdel. Celui des trois frères qui fait le lien entre les deux camps via son passé de militaire au service de la France et qui tente d’apaiser les tensions entre policiers et jeunes en colère. La caméra quitte ensuite son visage pour traverser la foule de journalistes et de photographes qui se dresse face à lui, avant de cadrer les jeunes se tenant derrière et de s’arrêter sur le visage fermé de Karim, puis sur son poing tenant un cocktail molotov. Dès ce premier plan, on comprend le rapport conflictuel entre les deux frères sans qu’ils n’aient échangé un seul mot. Mais aussi dans la manière dont ils se placent vis-à-vis de la société en dehors de la cité ; l’un tentant de s’y fondre quand l’autre se sent rejeté.

 

Dali Benssalah et Sami Slimane - Athena

Dali Benssalah et Sami Slimane – Athena de Romain Gavras

 

Si la mise en scène a parfois une portée symbolique, elle permet surtout au récit d’être très spectaculaire dans son illustration des affrontements qui se jouent au cœur de la cité Athena. Il bascule alors de la tragédie vers le film de guerre et transforme les rues en champ de bataille nocturne, embrasé par les tirs de mortier et les feux d’artifices. Les bâtiments en béton deviennent des châteaux forts d’où on lance des projectiles sur les assiégeants qui escaladent les murs avec des échelles, et les CRS se font légionnaires romains, avançant en rangs serrés et accompagné par des cavaliers.

 

Le point culminant de ces combats est probablement atteint lors d’un plan partant des boucliers des policiers, avant de cadrer les émeutiers qui les encerclent tout en les bombardant de projectiles incandescents. Dans cette scène, Gavras convoque un imaginaire cinématographique particulièrement vaste, allant du peplum (les CRS sont placés en formation de la tortue) au western (la composition du cadre rappelle une scène archétypale d’attaque de diligence par des hors-la-loi ou des indiens), le tout parfaitement intégré dans un décor et un contexte typiquement français.

 

Sami Slimane - Athena

Sami Slimane – Athena de Romain Gavras

 

Mais si Athena est prenant dans ses scènes d’action et de tension, il perd malheureusement de sa force dramatique à mesure qu’il se rapproche de son dénouement fatidique. La faute n’en n’incombe pas tant au scénario, certes simple mais efficace, qu’aux dialogues qui ne soutiennent pas le ton tragique et épique auquel le film aspire. Si la tragédie se base bien sûr sur des grandes histoires et des figures dramatiques, elle a aussi besoin d’échanges percutants et de tirades galvanisantes pour pleinement emporter l’adhésion du spectateur.

 

Malheureusement Gavras et ses coscénaristes n’ont pas la gouaille qu’avait Mathieu Kassovitz sur La Haine et les dialogues entre leurs personnages restent très ordinaires et ne sont jamais vecteurs d’émotion. Ils auraient pourtant pu permettre de donner plus de corps aux personnages et à leurs conflits, qui de fait restent un peu superficiels, malgré le talent indéniable de certains comédiens, Dali Benssalah (qui incarne Abdel) et Sami Slimane (dans le rôle de Karim) en tête.

 

Sami Slimane

Sami Slimane – Athena de Romain Gavras

 

Mais le manque d’implication émotionnel peut aussi par moments être imputé à la mise en scène. Car si Gavras est dans son élément quand il s’agit de mettre en images les affrontements, il l’est beaucoup moins quand il faut donner visuellement du corps à la tragédie. Toujours dans une optique d’appliquer des codes inhérents au théâtre classique, le cinéaste fait ainsi le choix de suivre la règle de bienséance, qui veut que la violence et surtout la mort restent toujours hors de la scène et donc ici hors du cadre.

 

Si cette convention ne diminue pas la force dramatique d’une pièce de théâtre (en raison de la proximité physique du public avec les comédiens), elle crée ici un manque chez le spectateur qui peut avoir du mal à ressentir l’émotion de certaines scènes clés. Mais reste qu’en dépit de ces faiblesses, Athena est un film d’une puissance visuelle galvanisante comme on en voit rarement en France et qu’il serait dommage de manquer.

 

Timothée Giret

 

 

 

  • ATHENA
  • Diffusion : depuis le 23 septembre 2022
  • Chaîne / Plateforme : Netlfix 
  • Réalisation : Romain Gavras
  • Avec : Dali Benssalah, Sami Slimane, Ouassini Embarek, Anthony Bajon, Alexis Manenti…
  • Scénario : Romain Gavras, Ladj Ly et Elias Belkeddar
  • Production : Mourad Belkeddar, Romain Gavras, Ladj Ly
  • Photographie : Matias Boucard
  • Montage : Benjamin Weill
  • Décors : Arnaud Roth
  • Musique : GENER8ION
  • Durée : 1 h 37

 

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