Messieurs les censeurs!…

Publié par Nathalie Dassa le 1 juin 2010

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[Copyright©ND - archive presse octobre 2008] La Commission de classification des œuvres cinématographiques a pour mission de protéger la jeunesse et d’informer le public sans censurer. Le réalisateur Hervé Bérard, membre représentant la Société des Réalisateurs de Films (SRF) et spécialiste de la censure depuis 10 ans, nous éclaire sur les conséquences des décisions de la Commission.

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La SRF, qui n’a jamais voté le « moins de 18 ans », est présente dans toutes les commissions depuis sa création en 1968. Son rôle est de défendre la liberté des réalisateurs, la liberté de création, de circulation des œuvres et la liberté individuelle qui est un droit fondamental des spectateurs concernant tous les films, qu’ils soient français ou étrangers.

Présidée par un Conseiller d’État, la commission de classification compte aujourd’hui 28 membres dont la majorité des sièges est accaparée par les ministères et leurs experts : l’Intérieur, la Justice, l’Éducation, la Jeunesse, la Famille et même la Santé : « On trouve aussi les institutions pas toujours exemptes de motivations moralistes » explique Hervé Bérard. « L’UNAF (créé sous Vichy afin de défendre la famille et de lutter contre l’immoralité), le CSA (qui tenta d’interdire en vain le sexe à la télé en 2002), le Défenseur des enfants, un petit groupe d’étudiants dont certains se montrent plus sévères que tout le monde et un collège de professionnels minoritaires (1/3 des sièges). Quant aux réalisateurs, nous n’avons qu’un siège et demi sur 28 ».

La commission propose la catégorie « tous publics » et 3 types de restrictions : 12, 16, 18 ans. Le classement X et l’interdiction totale y figurent toujours mais ne sont plus actifs à ce jour. Chaque année en moyenne, 1 000 œuvres, dont 600 longs-métrages, sont visionnées et 1 à 2 films sont assortis d’un visa « interdit aux moins de 18 ans ».

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Les fluctuations du sceau 18 ans

De la naissance du cinéma jusqu’aux années 1960, l’interdiction était fixée à 16 ans, même si la majorité était à 21 ans, excepté pendant la seconde guerre mondiale où le « moins de 18 ans » fonctionnait sous la loi allemande. Michel Debré instaure en 1961 le moins de 18 ans en lieu et place du moins de 16 ans, à cause des films de Roger Vadim (Et Dieu créa la femme, Les liaisons dangereuses, Barbarella…). Pour éviter cette surenchère d’érotisme en France, il casse la parité au sein de la commission et installe la censure sur scénario, qu’il fallait soumettre avant que le film ne soit tourné.

Deux sortes de censures existent : celle diffusée sur le territoire national et celle sur les films exportés. En 1975 apparaissent les films à caractère pornographique au cinéma et l’entrée du classement X avec surtaxation : « Cette mesure s’est abattue sur plusieurs films de genre » rappelle Hervé Bérard. « Ils ont d’abord été ixés (X violence) comme Mad Max, Massacre à la tronçonneuse, Maniac, Zombie ou encore The Warriors

La tactique du « donnant donnant » s’est installée entre les censeurs et les distributeurs (« Plus tu coupes, moins je censure ») pour ne pas écoper d’une interdiction trop importante. Mad Max par exemple : la Warner a refusé de sortir le film en France en 1980 à cause de ce classement. Après avoir été amputé de 173 mètres de pellicule, il est représenté en commission. Cette fois-ci, il est question d’interdiction totale. 30 mètres de coupes supplémentaires sont nécessaires pour permettre au film de sortir en 1982 avec l’interdiction aux moins de 18 ans ».

C’est avec le décret de Jack Lang, en 1990, que les coupes furent définitivement supprimées et tous les films interdits aux moins de 18 ans, libérés et abaissés à 16 ans.

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Retour et dérapage

Le rétablissement du moins de 18 ans en 2001 date de l’affaire Baise-moi de Virginie Despentes et Coralie Trin Thi. Lorsque le film sort sur les écrans en 2000 avec une interdiction aux moins de 16 ans, il n’y reste que très peu de temps. L’association d’extrême droite Promouvoir monte au créneau, saisit le Conseil d’État en affirmant que le film tombe sous le coup de l’article 227-24 qui punit de 3 ans d’emprisonnement et de 175 000 euros d’amende le fait de diffuser des messages à caractère violent ou pornographique susceptibles d’être vus par des mineurs. « C’est un texte très dangereux, incontrôlable, aggravé par le flou de son énonciation qui permet à une association de porter plainte contre la plus anodine des images érotiques ou de violence » indique Hervé Bérard.

Aucune mesure n’existait pour ce type de film, hormis le moins de 16 ans et le classement X, qui implique le retrait total sur les écrans puisqu’il n’existe plus de salles spécialisées depuis 1996. « Au lieu de modifier cet article, la gauche a préféré réintroduire le moins de 18 ans qu’elle avait elle-même supprimé 10 ans plus tôt. En accord avec la profession, Catherine Tasca a rétabli cette mesure en 2001, non pas pour réhausser la majorité cinématographique à 18 ans, mais pour permettre au public d’avoir accès à des œuvres adultes. Sans cette disposition, des films avec des scènes de sexe comme Baise-moi, 9 songs… seraient interdits d’exploitation au regard de cet article.

Pour que l’interdiction aux mineurs reste exceptionnelle, la règle exigeait que le « moins de 18 ans » soit voté à une majorité qualifiée, d’au moins 2/3 des voix. Au départ, cette mesure a été créée pour Baise-moi qui a pu ressortir en salle en 2001 ».

Ken Park 2002Depuis ce dispositif juridique, des films ont subi des attaques perpétuelles : Irréversible, Dead or Alive, La Chatte à deux têtes… Ils ont pu être sauvés grâce au vote des 2/3, qui a malheureusement disparu fin 2003 : « Il y a eu un mouvement assez réactionnaire de la censure en France entre le retour de l’ordre moral avec les présidentielles de 2002 et ceux qui considéraient que tous les maux de la société venaient des films violents en télévision ».

Ken Park, troisième œuvre interdite aux moins de 18 ans, est sortie fin 2003 avant la mise en place des nouvelles conditions de contrôle. « Le film avait reçu initialement une interdiction aux moins de 16 ans sans débat en commission. L’association Promouvoir a saisi le Conseil d’État une nouvelle fois, qui a annulé le visa considérant que le ministre de la Culture Jean-Jacques Aillagon avait fait une application inexacte par rapport aux films comportant des scènes de sexe explicites. Mais Ken Park était déjà sur les écrans depuis un bout de temps. Ce reclassement l’a privé de diffusion en télévision ».

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Conséquences économiques

À ce jour, sept œuvres ont été interdites aux moins de 18 ans, dont Saw III (film d’horreur) et Quand l’embryon part braconner (film de répertoire), qui ne comprennent pas de scènes pornographiques. Ce dernier, réalisé en 1966 par Koji Wakamatsu, est sorti sur les écrans en 2007, à l’occasion d’un hommage rendu à ce cinéaste japonais jadis controversé. Le dérapage pressenti par certains professionnels du cinéma s’est donc réalisé. Cette mesure fut rétablie en vue de se protéger de l’article 227-24, mais elle compromet l’exploitation commerciale en salles, en télévision et en vidéo.

Depuis Saw III, qui a remporté un vif succès en salles (767 340 entrées), les exploitants tels UGC refusent dorénavant de distribuer ces films qui sont difficiles à mettre en place : « Les gens n’étaient pas habitués à effectuer des contrôles dans les multiplexes. Il y avait deux vérifications : lors de l’achat à la caisse et à l’entrée des salles où étaient postés des vigiles. Dans la file d’attente, des adultes étaient refoulés pour non-présentation des papiers. De toute façon, pour la plupart des gens, le « moins de 18 ans » est lié au porno, c’est repoussoir ».

Le dispositif de classification du CSA situe l’interdiction aux moins de 18 ans en catégorie V, intégrant sur le même rang la violence et la pornographie. Ces films sont alors interdits totalement et privés de diffusion sur les chaînes hertziennes (ainsi que leurs bandes-annonces). Canal +, les chaînes cinéma du câble et du satellite, certaines chaînes cryptées et les services de paiement à la séance sont seuls autorisés à diffuser ces programmes entre minuit et 5 heures du matin. « La dérive du « moins de 18 ans » n’est pas seulement due au discours ambiant sécuritaire, c’est aussi parce que ce dispositif très ancien de visa préalable aurait dû être supprimé depuis longtemps.

Cette sorte de « police administrative » qui vérifie chaque œuvre avant son exploitation et qui décide à la place des parents de ce qui peut être ou non vu par le jeune public, n’existe nulle part ailleurs. La maintenir telle quelle demeurera une menace permanente de censure et de formatage ».

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Un cheval de bataille toujours en marche

Aujourd’hui, la censure s’applique sur la violence montrée. Dans un article de Télérama sur Saw III, Sylvie Hubac déclare : « rétablir ce label « moins de 18 ans » est une décision politique. Je ne suis pas hostile à sa suppression, mais puisqu’il existe, nous l’employons. Et la violence, plus que le sexe, est notre préoccupation majeure. Il s’agit de signifier par une mesure extrême qu’il y a des limites et que non, tout le monde ne peut pas tout voir. » « Il n’y a rien de rationnel, poursuit Hervé Bérard. Pourquoi Saw III et pas Saw IV ou Hostel ? »

La sanction sur Martyrs en commission plénière le 29 mai a, par conséquent, fait déferler les communiqués. La SRF ainsi que l’ARP, la SFFC, le BLOC, le DIRE, l’APC, l’Observatoire de la liberté de création, la Ligue des droits de l’homme, le groupe 25 images, l’UGS considèrent que « cette mesure, qui devait revêtir un caractère exceptionnel et répondre à des cas très particuliers, constitue désormais un palier supplémentaire dans la restriction à la diffusion des films ».

Suite à la décision du ministre en faveur du film, Laure Tarnaud, déléguée générale de la SRF et co-déléguée du BLOC, ainsi que l’ARP et la SFCC, alertent une nouvelle fois le ministre dans une lettre datée du 23 juillet : « Il n’y a pas de liberté cinématographique sans possibilité d’exploitation commerciale ». Ils demandent « d’organiser au plus vite une mission de concertation, de réflexion et de propositions avec l’ensemble des professionnels du cinéma et de la critique sur les modalités de la classification des œuvres ».

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Source: CBO Box office

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