The Double de Richard Ayoade: critique

Publié par CineChronicle le 4 août 2014

Synopsis : Garçon timide, Simon vit en reclus dans un monde qui ne lui témoigne qu’indifférence. Ignoré au travail, méprisé par sa mère et rejeté par la femme de ses rêves, il se sent incapable de prendre son existence en main. L’arrivée d’un nouveau collègue, James, va bouleverser les choses, car ce dernier est à la fois le parfait sosie de Simon et son exact contraire : sûr de lui, charismatique et doué avec les femmes. Cette rencontre amène James à prendre peu à peu le contrôle de la vie de Simon…

 

♥♥♥♥♥

 

The Double de Richard Ayoade - affiche

The Double de Richard Ayoade – affiche

Effet du hasard ou non, cet été sortent successivement deux oeuvres portant sur le thème du double avec ENEMY du Québécois Denis Villeneuve (notre critique) et The Double du Britannique Richard Ayoade. C’est ce dernier qui nous intéresse ici. Celui qui a d’abord fait ses gammes dans diverses séries TV comme The IT Crowd, au cinéma dans Voisins du Troisième Type ou en tant que clippeur pour les groupes de rock tels Artick Monkies, Yeah Yeah Yeahs et Vampire Weekend, a marqué ses débuts à la réalisation avec Submarine en 2011, remportant un franc succès public. Aujourd’hui Richard Ayoade repasse derrière la caméra avec The Double, présenté à Sundance et Toronto, avec une toute autre facture. Après nous avoir plongé dans la vie d’un adolescent dans l’Angleterre contemporaine, l’acteur, réalisateur et scénariste de 36 ans accentue cette tendance esthétisante en plaçant la nouvelle de Dostoïevski dans un univers singulier, excellemment bien construit, pensé et hautement référencé cinématographiquement. Car si Richard Ayoade a été influencé par 5 films majeurs dans la conception de son projet (After HoursLe ProcèsLe LocataireLe Faux CoupableLe Samouraï), certains autres nous viennent également à l’esprit. Kafkaïen serait d’ailleurs sans doute l’adjectif adéquat pour qualifier le mieux le quotidien de Simon James, incarné par Jesse Eisenberg.

 

Jesse Eisenberg dans The Double de Richard Ayoade / © Mars Distribution

Jesse Eisenberg dans The Double de Richard Ayoade / © Mars Distribution

 

Le jeune homme est un scribouillard névrosé, affecté à un travail aliénant et absurde au sein d’une entreprise contrôlée par le tout puissant colonel (James Fox). Employé assidu, James Simon vit uniquement pour son travail mais souffre du manque de reconnaissances de ses chefs, dont son patron (Wallace Shawn), qui ne voient en lui qu’un élément mauvais et inefficace. Pire, il est confronté quotidiennement à diverses humiliations liées aux règlements arbitraires de cette société. Bien trop timide et passif pour opposer la moindre résistance à ces injustices, il se confond en excuses systématiques de ses fautes. Même constat dans sa vie privée. Cet être un peu falot n’occupe de fait aucune place nulle part. Amèrement lucide, Simon James se qualifie d’emblée de non-existant jusqu’à sa rencontre avec son double charismatique et machiavélique.

 

Jesse Eisenberg semblait être, dès le départ, l’acteur idéal pour interpréter ce type de personnage. Déjà dans To Rome with Love de Woody Allen, il incarnait un jeune homme maladroit et discret. Il prête ici à Simon James son tempérament anxieux, son débit verbal saccadé et ses gestes nerveux. Comme toujours, sa forte personnalité excelle dans l’expressivité de son jeu. Il a rarement besoin d’en rajouter et reste sobre et précis. Il parvient ainsi à totalement s’imposer en dépit d’un univers qui aurait pu l’écraser par sa force esthétique. Car le climat dépressif dans The Double touche la quasi-totalité des personnages et ce, dès l’ouverture du film avec l’un des voisins qui met brutalement fin à ses jours. Même Hannah, la jolie collègue de Simon James, finit par avouer qu’elle se sent très seule et se considère comme un pantin de bois. Cet aveu est d’ailleurs l’occasion d’une belle image puisque lorsqu’elle révèle ses failles, elle a le visage absorbé par l’ombre tel un fantôme. Ce personnage est brillamment interprété par Mia Wasikowska, qui sait toujours magnifiquement alterner douceur et légère cruauté, à l’instar de Stoker de Park chan-wook ou encore MAPS TO THE STARS de Cronenberg (notre critique). Elle peut avoir un sourire malicieux des plus radieux et quelques plans plus tard la plus grande des douleurs.

 

Jesse Eisenberg et Mia Wasikowska dans The Double de Richard Ayoade / © Mars Distribution

Jesse Eisenberg et Mia Wasikowska dans The Double de Richard Ayoade / © Mars Distribution

 

Finalement seul son double James Simon échappe à cette atmosphère de dépression généralisée. Ce personnage flamboyant et plein d’orgueil semble réussir tout ce qu’il entreprend et va dès lors bouleverser l’existence de Simon. Confiant et assuré, James lui donne des conseils et devient en quelque sorte son « coach ». Il sent rapidement qu’il peut profiter sans limite de sa bonté, jusqu’à usurper son identité et le réduire à une totale non-existence. Mais de manière inattendue Simon tente d’inverser la situation et de se venger de toutes les humiliations subies. Cette relation complexe où se mêlent fraternité, rivalité et concurrence déloyale rappelle Faux-semblant de Cronenberg dans lequel des jumeaux finissaient par se livrer une guerre sans merci. Jesse Eisenberg se livre ici avec finesse à l’exercice très technique du dédoublement. Car James Simon et Simon James sont rigoureusement dissemblables, mais de façon subtile et non caricaturale. Cette double performance symbolise sans doute une certaine dualité chez Jesse Eisenberg lui-même, acteur capable de passer de personnages timides et maladroits à des personnages froids et orgueilleux comme dans THE SOCIAL NETWORK (notre critique) ou encore INSAISISSABLES (notre critique).

 

Cependant, The Double se concentre davantage sur le plan formel que psychologique. On est sensiblement plus stimulé par son univers, son atmosphère que par le questionnement même du dédoublement. Richard Ayoade parvient malgré tout à traduire par l’image ce thème de la dualité par la présence récurrente d’objets permettant de dédoubler le réel. Ainsi The Double regorge de plans avec des miroirs et des photographies. Ce n’est pas un hasard si Simon rencontre Hannah à la photocopieuse. Une séquence est en outre d’une très grande étrangeté lorsque Jesse Eisenberg devient triple et où l’on découvre James, Simon et le reflet de ce dernier dans une glace. Une autre scène est toute aussi impeccablement exécutée lorsque Simon passe ses soirées à observer l’appartement d’Hannah, situé dans l’immeuble d’en face quasiment identique. Son monde est d’emblée dédoublé, et les mouvements complexes de la caméra traduisent cette fragmentation.

 

Jesse Eisenberg dans The Double de Richard Ayoade / © Mars Distribution

Jesse Eisenberg dans The Double de Richard Ayoade / © Mars Distribution

 

L’aliénation ou l’enfer de la bureaucratie charrie aussi derrière les personnages tout un imaginaire connu comme Brazil de Terry Gilliam ou encore 1984 de Michael Radford tiré du roman culte de George Orwell. Si l’univers conçu par Richard Ayoade n’est pas d’une pleine originalité, il parvient à installer prodigieusement son style en dépit de cette impression de déjà-vu via les immeubles vétustes et les longs couloirs vides et obscurs. The Double se situe dans un nulle part irréel, un espace intemporel, plongé dans une obscurité permanente où jamais la lumière du jour ne vient réchauffer l’atmosphère. Un monde d’un autre temps avec des objets hors d’usage, des ascenseurs en panne, des lumières clignotantes, un vieux poste rétro… Un monde enfin, toujours empli de sons parasites comme des bruits de tuyau, de gouttes d’eau, de pas ou encore des tintements sourds non-identifiés. Ainsi les conversations entre Hannah et Simon dans un café sont en partie recouvertes par le vacarme d’un métro qui passe. On sent rapidement que Richard Ayoade a accordé énormément d’importance au son, renvoyant notamment à l’univers sonore et enfumé du singulier Eraserhead de David Lynch.

 

Jesse Eisenberg dans The Double de Richard Ayoade / © Mars Distribution

Jesse Eisenberg dans The Double de Richard Ayoade / © Mars Distribution

 

L’autre caractéristique plaisante et proprement personnelle de l’acteur-réalisateur est l’humour. The Double a une indubitable dimension comique qui permet d’alléger la lourdeur générée par l’ambiance dysphorique constante. Les scènes dans lesquelles James sert de « coach » à Simon ont une tonalité potache, qui n’est pas sans rappeler le parcours d’Ayoade au travers de ces différentes comédies britanniques. On retient également la maladresse de Simon qui prête souvent à rire. Ce dernier est régulièrement confronté à des accidents quotidiens des plus absurdes (portes d’ascenseurs coincées, pannes de courant…). Les talents d’expression de Jesse Eisenberg parviennent à donner à ce personnage un air de pantin un peu raide et proche d’un clown triste. Et enfin tout l’aspect photographique joue ici aussi un rôle fondamental. Malgré sa noirceur, The Double possède un côté « brillant ». L’univers n’est ni morne ni tout à fait éteint et n’est jamais atteint par une lourdeur plombante qui guette souvent ce type d’esthétique. Les couleurs par exemple ont une dominante cuivrée et sombre mais tout est contrebalancé par les éclairages vifs au ton rouge et vert, voire jaune. Tout comme la bande son qui laisse une grande place à la j-pop, musique qu’on n’attend pas dans un tel univers oppressant. Dans tout ce processus de conception, The Double parvient brillamment à s’extraire de ses influences filmiques identifiables. Richard Ayoade maitrise son second long métrage, davantage kafkaïen que dostoïevskien, généralement lié à l’outrance des personnages et des situations, et nous livre en 1h33 un bijou d’humour noir ingénieux avec des images somptueuses, pleines de poésie.

 

Laetitia Della Torre

 

 

  • THE DOUBLE réalisé par Richard Ayoade en salles le 13 août 2014.
  • Casting : Jesse Eisenberg, Mia Wasikowska, Wallace Shawn, Noah Taylor, Yasmine Paige, Katy Moriarty, Phyllis Somerville, James Fox.
  • Scénario : Avi Korine et Richard Ayoade, d’après le roman homonyme de Fiodor Dostoïevski.
  • Production : Amina Dasmal, Robin Fox.
  • Photographie : Eric Willson
  • Montage : Nick Fenton, Chris Dickens.
  • Décors : Barbara Herman-Skelding, David Crank.
  • Costumes :Jacqueline Durran.
  • Musique : Andrew Hewitt
  • Distribution : Mars distribution
  • Durée :1h33.

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