Série/ P’tit Quinquin de Bruno Dumont: critique

Publié par Guillaume Ménard le 30 octobre 2014

Synopsis : Une enquête policière extravagante, improbable et burlesque autour d’étranges crimes aux abords d’un village côtier du Boulonnais en proie au mal, et d’une bande de jeunes crapules menée par P’tit Quinquin et Eve, son amoureuse.

 

♥♥♥♥♥

 

Ptit Quinquin de Bruno Dumont - affiche

Ptit Quinquin de Bruno Dumont – affiche

Depuis deux décennies, Bruno Dumont s’affirme comme l’un des réalisateurs les plus talentueux du cinéma français. Ses films et ce, depuis La Vie de Jésus en 1997, ont toujours magnifiquement confronté la dimension sociale à la représentation du sacré. Comme dans son premier long-métrage ainsi que dans L’Humanité, il décide avec sa nouvelle création de reprendre le cadre de la région du Nord-Pas-de-Calais dont il est originaire. Présenté à la Quinzaine des Réalisateurs au dernier festival de Cannes, P’tit Quinquin est une mini-série policière de quatre épisodes de 52 minutes, qui a été diffusée en Septembre sur Arte. C’est assurément la surprise française de l’année et on n’est guère étonnés lorsqu’on apprend que le réalisateur envisage une seconde saison. Bruno Dumont, dont l’ensemble de l’œuvre est majoritairement sombre sur le fond et sur la forme, crée ici sa première ‘comédie’. Et le résultat s’avère impressionnant de maîtrise tant il arrive à toucher et à déclencher le rire chez le spectateur français, peu habitué à une telle virtuosité scénaristique dans le burlesque. Après une introduction dessinée au crayon qui représente en comptine les deux principaux enfants de l’histoire à vélo, croisant la voiture de la gendarmerie conduite par le commandant et son lieutenant, P’tit Quinquin s’ouvre sur des paysages du Nord de la France.

 

Ptit Quinquin de Bruno Dumont

Ptit Quinquin de Bruno Dumont

 

Comme à son habitude, Dumont affectionne les villages reculés, quasiment en marge de la société et donc de ces préceptes, à la manière de Flandres qui sollicitait l’imaginaire géographique. Son intérêt pour la marginalité ne déroge pas à sa règle ici, avec l’entrée en scène de deux enfants : un garçon d’une dizaine d’années surnommé P’tit Quinquin (Alane Delhaye) et son amie Eve Terrier (Lucy Caron), qui font une découverte peu commune. En suivant un hélicoptère de la gendarmerie, ils trouvent près d’un blockhaus une vache morte, tractée par l’engin volant. On apprend ensuite qu’un corps a été retrouvé dans celui du bovin, le premier d’une longue série. Le récit est divisé dès lors en deux parties bien distinctes. La première suit P’tit Quinquin et sa bande qui, involontairement, contribuent à l’enquête du commandant Van der Weyden (génialissime Bernard Pruvost) et de son lieutenant Rudy Carpentier (Philippe Jore) constituant la seconde partie. Ce duo magistral de gendarmes se dévoile rapidement le cœur de la comédie dans cette série. C’est en effet leurs caractères bizarres et extravagants qui provoquent le clivage burlesque dans une histoire dont les faits sordides n’ont à priori rien de drôle. Entre la gestuelle appuyée et excessive et le comique de situations, la série place nos deux phénomènes dans une intrigue où ils sont complètement dépassés, le tout alimenté par chacune de leurs réflexions savoureuses et leurs mots d’esprit inoubliables comme la Bête Humaine.

 

Bernard Pruvost et Philippe Jore dans P'tit Quinquin de Bruno Dumont

Bernard Pruvost et Philippe Jore dans P’tit Quinquin de Bruno Dumont

 

Malgré tout, l’enquête n’est qu’un prétexte car il incombe finalement moins de trouver le meurtrier que de se laisser emporter par les personnages et la vie de ce village qui offre son pesant de séquences loufoques. L’un des premiers exemples les plus probants est celui de la scène de l’enterrement dans le premier épisode, qui offre le premier axe de caméra sur l’autel, avec le curé et ses disciples partant dans un fou rire inexplicable, face aux parents du défunt en larmes. Le comique agresse ici le pathos pour remporter sa bataille de l’absurde. Les quatre épisodes sont tenus à un rythme binaire, entre l’enquête et le quotidien de la bande de P’tit Quinquin. Le fil rouge est donc toujours présent mais est entrecoupé par des séquences plus lyriques sans être embarquées à une vitesse effrénée, prenant le temps d’exposer les relations dans le village et ses enjeux. Le scénario implacable est ainsi en trompe l’œil renvoyant à un récit fracturé qui donne souvent une illusion de légèreté décousue. Dumont sacrifie ses plans d’ensemble, certainement dû au format télévisuel, pour se concentrer sur des plans rapprochés, voire des gros plans, le plus souvent sur les enfants. Ce choix n’est pas seulement esthétique, il est délibéré car impliquant le manque de discernement des jeunes protagonistes, et surtout de leur jugement vis-à-vis du bien et du mal. En captant ainsi les regards, le réalisateur de L’Humanité révèle la complexité de l’âme humaine. Le sacré est aussi un thème récurrent dans sa filmographie, comme dans le magnifique Hors Satan où la symbolique de la chair tenait visuellement une haute place. Mais la question du corps est ici reformulée avec les cadavres humains dans les bovins. L’outrage de l’animal constitue une double hérésie et un affront à la nature. Si ce thème est sous-jacent, il donne cependant une dimension spirituelle au récit.

 

Alane Delhaye et Lucy Caron dans Ptit Quinquin de Bruno Dumont

Alane Delhaye et Lucy Caron dans Ptit Quinquin de Bruno Dumont

 

Du côté social, P’tit Quinquin pose un regard féroce sur la campagne par rapport au racisme ambiant. Le terme nègre est ainsi souvent employé par les enfants vis-à-vis de Mohammed. Dumont tente de prendre le temps de le nuancer, avec le personnage d’Aurélie Terrier (Lisa Hartmann), grande sœur de Eve qui va ressentir de l’empathie pour ce jeune garçon. De plus, la vision du village, si elle est traduite par un caractère bourru ou parfois simplet de ses habitants, est finalement bienveillante car elle dévoile progressivement leur générosité. L’autre point fort de la série est bien sûr le langage des personnages à l’accent ch’ti qui participe aisément au comique de situations. Tout ce mélange est ainsi renforcé par une photographie qui colle au réalisme social, en évitant les contrastes et les fondus au noir tout en flirtant avec la surexposition. Ces choix techniques s’expliquent par le fait que la narration et le jeu d’acteurs se suffisent à eux-mêmes sans en rajouter dans la mise en scène. Dumont reste toujours très attaché à cette véracité représentative. C’est aussi une des raisons pour laquelle il collabore souvent avec des acteurs non-professionnels. Si ce choix peut paraître discutable, il fonctionne ici à merveille donnant une fraîcheur et une spontanéité à la performance des comédiens, qui laisse libre cours à l’improvisation. C’est ainsi avec ce savant dosage dont il a le secret, que Dumont nous offre ce chef d’œuvre télévisuel d’une drôlerie mystique dont les personnages farfelus semblent tous sortir d’un cirque nordiste, et dont le chapiteau cache ses secrets inavouables dans l’ombre de la pantomime.

 

 

 

  • Série française P’TIT QUINQUIN créée et écrite par Bruno Dumont, diffusée du 18 au 25 Septembre 2014 sur Arte.
  • Avec : Alane Delhaye, Lucy Caron, Bernard Pruvost, Philippe Jore, Philippe Peuvion, Corentin Carpentier, Julien Bodard, Baptiste Anquez, Lisa Hartman
  • Producteurs : Jean Bréhat, Rachid Bouchareb, Muriel Merlin
  • Photographie : Guillaume Deffontaines
  • Costumes : Cyril Pavaux
  • Son : Philippe Lecoeur, Oliver Walczak, Emmanuel Croset
  • Première saison de 4 Episodes de 52 minutes
  • Disponible en DVD/Blu-ray en boutique en ligne Arte et en national via l’éditeur Blaq Out à partir du 4 Novembre 2014

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