Lost River de Ryan Gosling: critique

Publié par Didier Flori le 6 avril 2015

Synopsis : Dans une ville qui se meurt, Billy, mère célibataire de deux enfants, est entraînée peu à peu dans les bas-fonds d’un monde sombre et macabre, pendant que Bones, son fils aîné, découvre une route secrète menant à une cité engloutie. Billy et son fils devront aller jusqu’au bout pour que leur famille s’en sorte.

 

♥♥♥♥

 

Lost River - affiche

Lost River – affiche

Accueilli assez fraîchement au festival de Cannes de 2014 où il faisait partie de la sélection Un Certain Regard, le premier film de Ryan Gosling arrive sur nos écrans après un an d’attente. Ente temps, Warner Bros a tenté de s’en débarrasser avant de décider de le sortir simultanément en VOD et dans quelques cinémas. Est-ce à dire que Ryan Gosling a eu la folie des grandeurs et aurait du s’en tenir à faire l’acteur ? C’est oublier qu’un autre film réalisé par un acteur, La Nuit du Chasseur, a été pareillement méprisé à sa sortie voici 60 ans avant de prendre une place au panthéon du cinéma qui n’est plus remise en cause aujourd’hui. Lost River de Ryan Gosling évoque l’unique œuvre de Charles Laughton par son ambiance onirique et son imagerie. La découverte de cette ville sous-marine nous remémore celle du cadavre d’une femme au volant de sa voiture sous l’eau dans La Nuit du Chasseur. Cette fable apocalyptique impose-t-elle pour autant les arguments qui lui permettraient de devenir une œuvre culte à long terme ? Elle est assurément insolite, sans détenir toutefois la singularité mystérieuse du chef-d’œuvre de Laughton. On reconnaît aisément ici un patchwork d’influences. L’’introduction elliptique et éthérée nous rappelle Terrence Malick et la description du quotidien de son Tree of Life. On s’attend dès lors à un récit réaliste et contemporain, ancré dans un Détroit, devenu un décor de prédilection du cinéma indépendant américain.

 

Iain de Caestecker dans Lost River de Ryan Gosling

Iain de Caestecker dans Lost River de Ryan Gosling

 

Mais cette entrée en matière est trompeuse car c’est plutôt dans le terreau du cinéma baroque que puise Gosling. On ne s’étonne pas d’une filiation avec l’univers de David Lynch, artiste peu enclin à se reconnaître des influences mais admirateur assumé de l’oeuvre de Laughton. Lost River est un conte noir dont les antagonistes cauchemardesques sont les rejetons de Frank Boothe, Bobby Peru ou du Bob de Twin Peaks, incarnations du vice à l’état pur. Sur la scène d’un cabaret nocturne, les numéros morbides en public, animés par une Eva Mendes simulant sa mort ensanglantée, évoquent, quant à eux, l’esthétique des giallos. L’étrangeté de ce lieu de perdition nous entraîne plus loin encore, dans les vices de spectacles plus intimistes où les femmes s’engouffrent dans des caissons transparents pour laisser libre cours aux fantasmes des hommes. Ailleurs, une dame âgée (Barbara Steele) regarde en boucle la vidéo de son mariage dans des habits de deuil, et on pense à Miss Havisham des Grandes Espérances.

 

Christina Hendricks et Eva Mendes dans Lost River de Ryan Gosling

Christina Hendricks et Eva Mendes dans Lost River de Ryan Gosling

 

Convoquant ainsi tour à tour David Lynch, Charles Dickens, Mario Bava ou encore Nicolas Winding Refn et Harmony Korine, Lost River aurait pu ressembler à un condensé incohérent. Il n’en est rien. La réussite tient évidemment en grande partie à la photographie de Benoît Debie (ENTER THE VOID, SPRING BREAKERS – notre critique) et à la musique de Johnny Jewel (qui a contribué à la BO de DRIVE – notre critique), qui nous immergent dans un univers esthétique envoûtant. Mais cette direction artistique soignée serait vaine si le réalisateur-scénariste ne menait pas son récit de façon assurée, dosant efficacement pauses et instants paroxystiques. Les intrigues centrées sur les différents protagonistes se rejoignent harmonieusement dans un montage parallèle, et la tension dramatique va crescendo jusqu’à un final marquant qui comporte son lot de spectaculaire.

 

Lost River de Ryan Gosling

Lost River de Ryan Gosling

 

Gosling se montre ainsi un conteur d’une efficacité surprenante, aidé, il est vrai, par un casting impeccable. Iain de Caestecker est attachant en jeune héros épris d’une Saoirse Ronan qui illumine chaque scène de son charme diaphane. Christina Hendricks, magnifique en mère célibataire battante de deux enfants, est quant à elle la proie idéale d’un Ben Mendelsohn à la présence inquiétante et magnétique. Fort de ces qualités multiples, Lost River est un coup d’essai abouti qui stimule l’imagination du spectateur et illustre tout l’amour que son auteur porte au septième art.

 

 

 

  • LOST RIVER écrit et réalisé par Ryan Gosling en salles le 8 avril 2015.
  • Avec : Christina Hendricks, Saoirse Ronan, Iain de Caestecker, Matt Smith, Reda Kateb, Barbara Steele, Eva Mendes, Ben Mendelsohn, Shannon Plumb…
  • Production :Ryan Gosling, Michel Litvak, David Lancaster, Marc Platt, Adam Siegel,  Jeffrey Stott
  • Photographie : Benoît Debie
  • Son : Lon Bender
  • Décors : Beth Mickle, Lisa K. Sessions
  • Montage : Valdis Oskarsdottir, Nico Leunen
  • Musique : Johnny Jewel
  • Distributeur : The Jokers / Le Pacte
  • Durée : 1h35


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