Le Pont des Espions de Steven Spielberg: critique

Publié par Jérôme Nicod le 1 décembre 2015

Synopsis : En pleine guerre froide, l’avocat d’affaires James B. Donovan accepte de défendre Rudolf Abel, un espion soviétique œuvrant sur le sol américain. Mais la crainte et la haine des Soviétiques lui vaut d’être victime de rejets, tant par la population que par le système judiciaire. C’est alors qu’il accepte de négocier l’échange entre Rudolf Abel et Francis Gary Powers, un pilote de la CIA dont l’avion espion a été abattu au dessus de l’Union soviétique. Pour cela, il doit se rendre à Berlin-Est, contrôlé par les Soviétiques, sans protection diplomatique.

 

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Le Pont des Espions - affiche

Le Pont des Espions – affiche

Si la dimension fordienne s’impose dans la filmographie de Steven Spielberg, elle bénéficie ici de l’influence d’Alfred Hitchcock, de Carol Reed et d’Orson Welles. Le choix de cette histoire de Guerre Froide, coscénarisée par les frères Coen avec Matt Charman, ne semble pas innocent dans les temps actuels, où les relations Est-Ouest sont les plus tendues depuis des décennies. La télévision s’est emparée de cette problématique depuis au moins deux ans, avec notamment la série The Americans. Dans Le Pont des Espions, Spielberg ouvre sur un plan absolument magnifique, de quelques secondes, qui résume cette thématique. Il marque son empreinte dès la première image : dans un focus arrière progressif, on découvre le visage d’un homme, puis le miroir dans lequel il se reflète, et enfin cet homme peindre son autoportrait en se regardant dans le miroir. Entre son reflet, la réalité et l’apparence du portrait, qui est-il vraiment ? Un espion, sans nul doute, et la scène suivante nous rend complice de sa révélation. Mais dans une Amérique de la fin des années cinquante, hantée par le risque nucléaire et la menace communiste, les apparences prennent le pas sur la réalité. Pour défendre son idéal, cet individu met en péril ses amis, sa famille, sa hiérarchie et la justice américaine si nécessaire. L’avocat, incarné par Tom Hanks, expose qu’il ne peut avoir trahi la nation américaine puisqu’elle ne l’a jamais naturalisé, mais la trahison est une affaire d’image et, pour l’opinion publique, le traître est l’avocat. Il faut défendre cet espion pour sauver les apparences, au mépris des valeurs constitutionnelles qui ont fédéré les Etats-Unis. Tom Hanks retrouve Spielberg pour la quatrième fois et, en héros par excellence, continue de porter ici ses valeurs morales, en dépit des circonstances.

 

Le Pont Des Espions (Bridge of Spies)Le Pont Des Espions (Bridge of Spies)Le Pont Des Espions (Bridge of Spies)Le Pont Des Espions (Bridge of Spies)

 

Les premières scènes sont très hitchcockiennes, les plans de coupes sont nombreux et cette succession sur le regard de l’opinion publique est glaçante. Ce n’est bien sûr pas la première fois que Spielberg emprunte à Hitchcock. Dans Munich, un plan faisait notoirement écho à celui de L’Etau (1969), dans lequel l’héroïne cubaine est abattue de sang froid par son mari. Sous le même angle, on pouvait aussi voir un homme froidement assassiné, s’écroulant dans une flaque de lait, les bras chargé de sacs alimentaires. Si le cinéaste fait référence au maître du suspense pendant sa période Le Rideau Déchiré (1966) et L’Etau, il s’inspire aussi de Carol Reed (Le Troisième Homme, 1949) et d’Orson Welles à travers son approche très novatrice dès Citizen Kane (1941), qui consistait à filmer les plafonds. Spielberg adopte ce point de vue et place ainsi Le Pont des Espions dans son époque, tant sur le fond que sur la forme (magnifique reconstitution). Il tourne son histoire comme ces mêmes metteurs en scène. Belle leçon de cinéma.

 

La première partie est dès lors la plus réussie, voire même parfaite. Pendant près de 45 minutes, aucune musique n’accompagne les images. C’est la seconde fois que Spielberg travaille sans John Williams. Michaël Kahn, fidèle monteur de Spielberg, est donc seul à l’honneur quant à la fluidité des plans et c’est efficace. Le score de Thomas Newman intervient pour quelques notes au piano dans un bar, après une quinzaine de minutes, un peu plus fortement ensuite dans la délicieuse scène-clichée, empruntée au film noir et au Troisième Homme (la nuit, la pluie, une filature). Mais cette subtilité musicale ne va pas durer : la bande originale commence à marquer son territoire dans les séquences situées à Berlin. C’est peut-être le seul défaut de ce thriller d’espionnage, de n’être pas resté quasiment sans musique pour proposer une œuvre sans artifice et mature jusqu’au dénouement. Pour les scènes finales, sans doute nécessaires mais tellement convenues, Newman a composé une mélodie pompeuse, inspirée du plus mauvais Williams lorsqu’il créait sans rien avoir à dire, comme dans LINCOLN (notre critique). La glorification du héros, sans musique, eut été tellement plus forte, à l’instar d’AMERICAN SNIPER de Clint Eastwood (notre critique).

 

Le Pont Des EspionsLe Pont Des EspionsLe Pont Des EspionsLe Pont Des Espions (Bridge of Spies)

 

Quant à la photographie de Janusz Kamiński, elle est moins brillante que de coutume et trop diffuse. Les tons sont légèrement désaturés, davantage encore dans la partie située à Berlin, comme si, pour Spielberg, l’Allemagne devait restée à jamais en noir et blanc après La Liste de Schindler. Car Le Pont des Espions est aussi une version en creux de ce chef-d’œuvre qui a valu au cinéaste son premier Oscar. Dans les deux cas, un homme tente d’en sauver d’autres dans un contexte de guerre. On ne compare pas l’Holocauste à ce fait historique de plus modeste ampleur, mais la poursuite acharnée d’un objectif correspondant aux idéaux de son héros est d’une incontestable similitude. Tom Hanks se révèle encore magistral, portant le costume ici d’un James Stewart moderne. Mark Rylance, qui sera à nouveau à l’affiche du prochain Spielberg, Le Bond Gros Géant, est une révélation dans la peau de cet agent du KGB défendu par Donovan, tandis que le reste du casting est tout à fait judicieux. Le cinéaste nous livre ainsi une proposition à Oscar, tout en justesse, peut-être un peu trop longue et manquant d’audace dans sa dernière partie, mais parfaitement remarquable.

 

 

 

  • LE PONT DES ESPIONS (Bridge of Spies) réalisé par Steven Spielberg en salles le 2 décembre 2015.
  • Avec : Tom Hanks, Mark Rylance, Victor Verhaeghe, Eve Hewson, Amy Ryan, Scott Shepherd, Amy Ryan, Sebastian Koch, Alan Alda, Austin Stowell, Peter McRobbie…
  • Scénario : Matt Charman et Joel et Ethan Coen
  • Production : Marc Platt et Steven Spielberg, Kristie Macosko
  • Photographie : Janusz Kamiński
  • Montage : Michael Kahn
  • Décors : Adam Stockhausen
  • Costumes : Kasia Walicka-Maimone
  • Musique : Thomas Newman
  • Distribution : 20th Century Fox
  • Durée : 2h21


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